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Book of love, William Kotzwinkle

Book of love, William KotzwinkleIl est l’Homme Masqué galopant sur son poney infatigable, il est Flèche de Feu sur le sentier de la guerre, il est le Cap’tain Marvel aux incroyables pouvoirs, il est Scout au cœur fier, il est James Dean, il n’est jamais lui.

Entre les nichons des filles espionnées dans les douches, la masturbation et la tentation de l’héroïsme, Jack se cherche et grandit dans l’Amérique des années cinquante sur l’exacte frontière entre fantasme et réalité, sans jamais parvenir à choisir son côté du miroir – perdant attachant et sans panache dès l’enfance.

Et l’écriture de Kotzwinkle ne choisit jamais non plus, mêle dans un même souffle détail du quotidien et imagination débridée: à la lectrice, projetée au centre des pensées nébuleuses de Jack, de trouver ses propres repères.

J’ai beaucoup ri, réellement éclaté de rire en lisant. Impossible de faire autrement: Kotzwinkle malmène Jack avec une vraie tendresse, mais aussi beaucoup de vacherie. Ses rêves de popularité et de dépucelage se heurtent à la banalité et la mesquinerie de la vie, sans circonstances extraordinaires pour sauver ses échecs du ridicule.

Les filles sont cruelles, fuyantes, changeantes. Pas intéressées, merci. Leurs grands frères vraiment très costauds. Les copains ne se débrouillent pas mieux. Et les adultes sont loin: ternes, absents et fantomatiques – eux ont complètement été absorbés par la réalité.

Book of love est une anti-éducation sentimentale, le parcours d’un môme bien peu héroïque qui rêve et n’apprend pas – un livre au fond très noir, sous tout son humour, qui décortique le broyage des aspirations enfantines et esquisse, en contrepoint, l’avenir de cendres de l’âge adulte.

Un très grand roman, drôle et amer comme la vie.

Un extrait? Un extrait.

Jaillissant de la ruelle, il s’engouffra dans Fetterbush Street au grand galop, cinglant sa monture et bondissant sur sa selle.
— Yippi-yip-yippiiiii!
— Cesse un peu ce raffut!
Se retournant sur sa selle, il vit une femme, debout dans son jardin, qui le montrait du doigt.
— T’es trop grand pour faire l’idiot de cette façon.
Son poney magique trébucha. Il fourra les mains dans ses poches et s’éloigna en traînant les pieds. La femme lui lança encore, par-dessus la clôture:
— Un grand garçon comme toi… Tu devrais avoir honte.
— Hitler s’est suicidé, dit-il.
Il se glissa entre deux garages, tenta de faire fonctionner ses pieds comme avant, de les faire sonner comme des sabots martelant le sol de leur galop d’enfer. Mais en vain. Il avait les jambes raides et lourdes; le poney magique était entravé.
— Hue, mon cheval, en avant…
Ses mots sans conviction résonnèrent entre les garages vides. Levant la tête, il regarda les nuages, et il sentit que son poney les traversait déjà, à la recherche de la piste solitaire.
Il essaya de galoper, mais ses jambes restaient raides, comme celles d’un soldat de bois. Il lança un appel dans le vent, il cria «KIYIIIII!» de toutes ses forces, mais le bruit de sabots qu’il aimait tant était déjà si loin qu’il l’entendait à peine.
— Hitler s’est suicidé, répéta-t-il, en guise de consolation.
Mais cela ne le réconforta pas, car il était arrivé quelque chose à son poney. La dame l’avait effarouché, et même tué, peut-être.
Elle a tué mon poney, dit-il en poursuivant son chemin. Les yeux-fenêtres des garages étaient tout vides, à présent; le vieux poteau de la clôture avait perdu sa bouche, son nez, et n’avait plus rien à dire. Il sentait plus adulte, d’une façon qu’il aurait voulu ne jamais connaître.
Il se mit à courir, en criant dans les cours:
— Hitler s’est suicidé, Hitler s’est suicidé!
Quelqu’un dit «Quoi?» et il expliqua: «Je l’ai entendu à la radio…» avant de poursuivre son chemin, courant toujours, avec l’impression d’être quelqu’un de très important, de plus âgé aussi, puisqu’il répandait la nouvelle, la vraie nouvelle au sujet d’Hitler.
Devant lui, au carrefour, il aperçut Yacavola, et Yacavola éperonna sa monture pour le rejoindre, mais l’Homme Masqué, quant à lui, ne chevauchait pas réellement. Il se contentait de courir, tout bêtement, tel un cow-boy sans poney, c’était arrivé d’un seul coup, à cause d’une dame, comme s’il avait entendu ça à la radio ou quelque chose de ce genre – t’es un grand garçon, maintenant – et Hitler s’était suicidé. Les deux évènements se mélangeaient dans sa tête, et son poney avait disparu.
Yacavola cria: «Ya-hououuuuuuuuuuuu!» en agitant son chapeau de cow-boy, mais l’Homme Masqué ne lui rendit pas son salut, parce que les gens auraient pu le voir.
Il continua à courir, en essayant de ne pas laisser voir qu’il était cow-boy. Il avait l’impression d’être tout juste sorti de sa boîte, comme un diable à ressort dont on soulève le couvercle. Cela faisait longtemps qu’il vivait à l’intérieur de la boîte, où personne ne le voyait. Mais à présent, il en était sorti.