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Femmes blafardes, Pierre Siniac

Un ex-flic devenu privé se retrouve coincé quelques jours en province – foutue bagnole. En ville, il n’y a pas grand chose, tu as vite fait le tour. La grosse journée, c’est le jeudi: le propriétaire de l’un des deux « grands » magasins de la ville refait la vitrine; le centre culturel organise la soirée culturelle hebdomadaire; la plus belle femme de la province reçoit le veinard de la semaine au bordel; c’est le jour où se prépare l’édition de la gazette hebdo du coin, qui sort le lendemain; le meilleur restaurant de la ville prépare son fameux lapin chasseur… Et depuis quelques temps, c’est le soir où une jeune femme est assassinée, par un tueur en série qui signe ses crimes d’un éventail.

Au bout du troisième crime, un corbeau commence à envoyer des lettres: d’après lui, il suffirait de ne pas mettre de lapin chasseur au menu du restaurant Les 3 couteaux pour qu’il n’y ait pas de crimes. Ah bon? Mais… quel est le rapport?

Pierre Siniac est un horloger, à l’écriture incroyablement vive, prenante, rythmée. Et sous la verve des mots, il monte et démonte une mécanique parfaite, lourde de sens et à hurler de rire. Femmes blafardes n’est ni un roman noir, ni un roman policier. D’accord il y a des crimes. D’accord tout le monde ou presque cherche l’assassin. Mais sous ses airs d’écrire un whodunnit, l’auteur se moque royalement de l’assassin ou de ses motivations. Ce qui l’intéresse, c’est le fonctionnement d’une petite ville de province, ce microcosme si infime que les moindres actes y prennent une proportion démesurée, ce monde circonscrit dans un espace si étroit que tout déplacement a des répercussions sur tout le reste, ces hommes si confits dans leurs habitudes que le moindre changement est bouleversement et met en péril le délicat équilibre de l’ensemble. Notables locaux, mendiants, aristocratiques diseuses de bonne aventure, concierges, agents d’assurance, serveuses accortes, prostituées syndiquées… Siniac place ses pions, leur fait suivre des itinéraires compliqués, et applique la théorie du battement d’aile du papillon au roman policier avec tant d’humour et de férocité que c’est un régal de se laisser prendre au jeu.

Et ce qui ressort de tout ça, finalement ? Eh bien, le portrait peu flatteur des personnalités médiocres qui font la pluie et le beau temps en ville. Car « crime = ordre », et « pas de crime = désordre ». Et donc les tenants de l’ordre, ceux qui l’instaurent pour pouvoir asseoir leur dérisoire pouvoir, seraient les tenants du crime? Sous la démesure loufoque du roman, Siniac balance joyeusement son vitriol, et arrive plus ou moins aux mêmes conclusions que les auteurs de Miss Pas Touche – en un peu plus politique, et beaucoup plus drôle. Cette semaine, les hasards de mes lectures font d’heureux rapprochements.

Un extrait? Un extrait.

— D’abord, je n’ai pas à obéir à un assassin. « Pas de lapin chasseur au menu et il n’y aura pas de crime. » Qu’est-ce que ça veut dire, à la fin? Ça veut dire que si je fais du lapin chasseur et qu’il y a un crime, on me fera porter le chapeau! Merci bien! J’entends déjà les ragots des envieux, de tous ces salauds qui ne savent pas manger: « Cantoiseau a fait du lapin chasseur et il y a eu un crime! Ce type-là fait de la lèche à l’Eventeur. D’une certaine façon, c’est un criminel. Il s’arrange pour tuer avec ses casseroles. » Et patati et patata. « Et où étiez-vous en 14-18, et en août 44, où vous cachiez-vous? Et en mai 68, on ne vous a pas vu », et pis merde!