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La bouffe est chouette à Fatchakulla!, Ned Grabb

La bouffe est chouette à Fatchakulla, Ned CrabbCe roman, je l’avais repéré sur le blog de Yossarian, dont j’aime beaucoup les (trop rares) billets. En fait, je me souvenais davantage du titre que de ce qu’il en disait, qui n’était pas si élogieux, finalement. C’est ce qui m’a permis en tombant dessus à la bibliothèque (joie!) de ne pas me laisser décourager par les couvertures, la première et la quatrième étant également pitoyables.

En effet, le très moche matou de couverture ne laisse pas soupçonner que

[…] dans la région de Fatchakulla, presque tout le monde aimait les chats, et en élevait en conséquence le plus possible. Les chats vivaient et se reproduisaient dans des tanières dissimulées sous les maisons, bâties, dans cette région, sur des blocs de béton, afin d’éviter les risques d’inondation lors des grandes pluies annuelles. Ces soubassements frais et obscurs devinrent les sanctuaires de certains clans félins, dotés de marques distinctives; les croisements étaient fréquents, car des membres plus audacieux de chaque clan s’en allaient courir la gueuse sous les maisons voisines. Au fil des années, le hasard génétique avait entraîné des écarts remarquables par rapport à la norme féline traditionnelle. Les gens de Fatchakulla attachèrent de plus en plus de prestige à la possession de chats étranges; et en particulier, les chats à six doigts portaient bonheur. Quant à l’heureux propriétaire de cet être hors pair, un chat à six doigts, à grosse tête, atteint de strabisme, il pouvait compter sur toute une vie de félicité.

Quant au héros, c’est un lecteur compulsif, dont l’éclectisme très perecquien, pour circonstanciel qu’il soit, n’en est pas moins totalement réjouissant: la preuve par la liste:

Si les lectures de Linwood étaient éclectiques, il ne fallait pas y voir le désir d’élargir ses horizons. En raison de sa pauvreté relative, de son manque presque total d’éducation et de la rareté des livres dans le canton de Fatchakulla, il était forcé de se contenter de ce que lui offraient les rayons peu encombrés de la Bibliothèque de Platt City ou de la boutique de Junior Pringle – Livres d’Occasion et Magazines. Par exemple, au cours des deux mois qui venaient de s »écouler, il avait lu Oliver Twist, de Dickens, Principes de la biologie moderne, Les bateaux à voile de l’époque victorienne et edwardienne, Sartoris, de Faulkner, Les Arbres de l’Amérique du Nord, Les Grands monstres du cinéma, le Guide pratique du restaurateur d’antiquités, La Vie quotidienne pendant la révolution française, les numéros de janvier et février 74 du Magazine national de géographie, le catalogue de printemps d’une grande maison de vente par correspondance, Les principaux drames pré-shakespeariens et un Guide de terrain des oiseaux d’Afrique Orientale et Centrale. Souvent, la dernière page refermée, un doute l’effleurait: que venait-il de lire, au juste? Mais il valait mieux lire quelque chose que rien du tout, se disait-il, même si ça ne lui servait qu’à étayer la certitude de sa propre ignorance.

Hors il se trouve que ce lecteur est l’unique habitant de Fatchakulla zé environs ayant un cerveau en état de marche ce qui, suite à quelques affaires mystérieuses et retentissantes – la dernière en date étant la disparition du chihuahua de Miss Tatum – fait de lui rien moins que le  Sherlock Holmes local, dans une version ploucarde, certes, mais infiniment plus drôle que le mythe original.

Quand il tirait quelque chose au clair, Linwood passait des heures assis sur sa véranda. Doc Bobo s’installait souvent dans un fauteuil à ses côtés, et ils contemplaient tous deux la rivière en buvant de la bière. Au bout d’un certain temps, Linwood retirait ses pieds de la balustrade, se grattait l’estomac, et disait: « Je crois que j’ai trouvé, Doc ».
Doc Bobo n’en revenait pas.
— Ça m’épate de te voir rester assis comme ça et tout tirer au clair, disait-il souvent.
— C’est vachement simple, mon cher Bobo, répondait Linwood. Vachement simple.
Habituellement, après tout avoir tiré au clair, il rentrait dans sa bicoque, jouait du banjo et se bourrait la gueule, et pour Doc Bobo, c’était râpé. Il avait horreur du banjo.

C’était flatter trop bassement mes penchants pour ne pas gagner mon cœur. Je plongeai donc dans la cambrousse marécageuse, hantée par qui? quoi? un monstre? un fantôme? un serial killer? en tous cas, un truc qui boulotte de l’humain et n’en laisse que de rares restes, bien peu ragoûtants. Je m’offris même quelques pages de frouille bleue, ce qui peut faire sourire certaines âmes bien accrochées, mais je n’ai aucune peine à m’imaginer m’endormir au soleil et me réveiller à la nuit tombée avec un coup de soleil sur le nez, perdue dans un marécage, mes méduses bleues perdues dans la vase, et poursuivie par un monstre d’autant plus terrifiant qu’il n’est pas identifié. Ben oui.

Au final, ce roman qui partait avec trop d’atouts pour pouvoir me décevoir n’a pas grand chose d’autre que ces atouts, justement.  Comme souvent en matière de parodie, passées les délicieuses surprises des chapitres d’exposition, la suite se lit en roue libre, quoique toujours avec plaisir. Car le ressort du bouquin n’est pas l’enquête, comme on pourrait s’y attendre dans un bon vieux « Carré Noir », mais l’obstination des enquêteurs à ignorer les indices et à se fourvoyer dans les fausses pistes jusqu’à se faire servir la solution sur un plateau.

Reste un roman plein d’humour et de dérision, et quelques heures de chouette lecture. Ce qui est déjà très bien, en ce qui me concerne.