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Hurleville, Michel Calonne

Quelque part dans le futur, à quelques générations de nous: Paris est pris dans la glace; la Seine, aux beaux jours de l’été, tinte de tous ses glaçons; tout le monde a migré vers le Sud, vers les climats si doux de l’Afrique. Pas tout le monde, en fait. Dans la ville qui s’effondre lentement, il reste des gens – pour la plupart, des pauvres qui attendent un laissez-passer sur le train mensuel qui descend dans le Sud. Et d’autres aussi, attachés à la ville, décidés à s’adapter, à recréer un monde vivable: des médecins qui improvisent une nouvelle façon de soigner, des « volontaires » qui organisent la survie, des idéologues qui refusent de voir la ville mourir.

Et puis les loups apparaissent, sortent des galeries du métro dans lesquelles ils se sont infiltrés, s’attaquent aux cadavres dans les cimetières, aux rares chiens qui restent, à la population enfin. La peur gagne. Autour de la question des loups se cristallisent les antagonismes, et la violence qui monte rapidement masque le véritable enjeu de l’affrontement entre partisans de la ville et émigrants: cette population vieillie, fuit-elle les loups? ou bien fuit-elle le froid? le manque de perspectives, la difficulté de vivre dans cet univers exangue? quel avenir y a-t’il pour ceux qui restent? et quel avenir pour ceux qui partent?

Le roman emprunte beaucoup au post-apo (quoique les causes de la glaciation ne soient pas évoquées, et qu’elles semblent plutôt naturelles), notamment la lutte pour la survie en milieu hostile – un thème servi par la multitude des points de vue, la belle cohérence psychologique de l’ensemble, et un saupoudrage de détails triviaux et convaincants. Mieux: il est décidément bien difficile de tracer des lignes nettes: les conservateurs sont-ils bien ceux qui tiennent à tout prix à lutter sur place, quitte à vivre dans des conditions difficiles et dangereuses, et à devoir improviser une nouvelle organisation politique et sociale? Et le choix de ceux qui migrent vers la chaleur du Sud, sachant qu’ils y seront femmes de ménage ou chauffeurs de taxi, est-il réellement le choix de ceux qui s’adaptent à de nouvelles conditions d’existence? A chaque personnage sa réponse, sa nuance. La seule borne que pose subtilement l’auteur, c’est le respect de la vie, particulièrement celle des autres: on ne tue pas pour ses idées.

Cette peinture sociale, c’est le coeur du roman. L’auteur ne spécule pas sur le futur: la glace a tout figé, y compris de possibles découvertes technologiques – et la lutte contre la glaciation n’est pas même envisagée en termes scientifiques: il faudra survivre et s’organiser en attendant un cycle de réchauffement. Cette ville congelée, c’est le Paris archéologique des années soixante-dix – une impression renforcée par le style, désuet (mais pas désagréable). De la « fausse » SF, donc. En tous cas, certainement pas futuriste: la vision cyclique de l’Histoire sur laquelle s’achève le roman m’a fait largement sourire.

Bref, après L’oeil du peintre il y a quelques jours (mais bien loin de l’hyperespace cette fois), cette deuxième incursion dans la collection Titres SF* des éditions Lattès m’a convaincue. Je ne misais pas lourd sur ces titres vieillots dénichés chez Gilda**, mais les quatrièmes de couverture étaient bien faites et ont eu  raison de mon snobisme… et c’est tant mieux. Ce ne sont pas les meilleurs bouquins de SF que j’aie pu lire, mais c’est vraiment honnête, raisonnablement daté, et j’en rachèterai dès que l’occasion se présentera.

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*   Un nom de collection d’une limpidité et d’une banalité si remarquables qu’il en est quasiment avant-gardiste et subversif, à force.
** 36, rue des Bourdonnais (Paris): une très chouette adresse.