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La lectrice, Madeleine Lesage

La lectrice, Madeleine Lesage

La lectrice, Madeleine Lesage

« La Femme est pour moi la mémoire du temps, incrustée dans la matière.
Ses formes oniriques transcendent l’existence; elles sont porteuses de rêve et de vie.
»
Madeleine Lesage

D’aucuns ont du remarqué cette paisible scène de lecture qui orne le fronton du nid d’Ekwerkwe. La scène hélas est maintenant tronquée (elle ne l’était pas dans l’ancien nid) : la faute aux outils obstinés qui ne se mettent pas au service de l’imagination et du vagabondage.

Cette toile est l’œuvre de la canadienne, Madeleine Lesage *, céramiste et artiste peintre. Ses tableaux et ses peintures sur céramique sont des invitations à la rêverie, à la méditation, au repos. Une rêverie féminine toute personnelle, car l’univers de Madeleine Lesage est avant tout peuplé de femmes, de jeunes filles, souvent dans des postures contemplatives et pensives… La naïveté de ses traits et son utilisation des couleurs – qui font quelque peu penser à Gaugin – donnent une sensation de douceur, de merveilleux.

Puisque Ekwerkwe m’a gentiment invité à venir jouer dans son bac à sable et puisque cette toile m’a beaucoup inspiré, je vais vous proposer une lecture libre, complètement personnelle et vagabonde de ce tableau, La lectrice.

Sébastien, joueur des bacs à sable.

* Deux sites à visiter : l’ancien où figure ce tableau et le nouveau.

*     *     *

« Un temps. Un lieu.

– Où sommes-nous et en quelle saison ?

Peu importe le lieu. Ce lieu est celui du retrait, de l’écart, une clairière bordée d’arbustes, n’importe laquelle fera l’affaire. Les rayons du soleil doivent impérativement percer la voûte végétale. Ce lieu c’est l’orée de la forêt où l’or enlumine les charmes, par petites touches.

Peu importe la saison : des jeunes feuilles vert anis frémissent au printemps, l’herbe semble avoir revêtu sa parure de feu de l’été, des oiseaux s’envolent comme des feuilles d’automne et certains arbres portent déjà la nudité austère de l’hiver. Ce pourrait être n’importe laquelle, ou les quatre saisons réunies en même temps. Réunies dans le livre. La saison, c’est le temps de lire.

Une fille.

– Qui est-ce ?

Peu importe son nom. Les noms qu’elle porte sont aussi nombreux que les feuilles des arbres qui bordent cette clairière, aussi il serait vain de lui n’en donner qu’un. Même si son nom ne sera pas prononcé dans le livre elle sait qu’elle peut s’habiller de tous les noms majuscules du livre. Son nom importe moins que l’absence qu’elle impose, sur ce banc, à l’orée de la forêt.

– Quel âge a-t-elle ? Elle a l’air jeune…

Elle n’a pas d’âge, sinon celui d’aimer lire. Car c’est une lectrice. Elle lit.

Elle lit. Sa tête est inclinée sur le côté. Son cou est une offrande à la douceur du vent. A-t-elle cette générosité d’offrir son épaule aux oiseaux ? Les invite-t-elle, eux aussi, à parcourir le paysage du livre depuis ce blanc Aréopage, ce perchoir claviculaire où les oiseaux peuvent se nicher à chaque arrêt aux pages ?

Ces longs cheveux, rassemblés d’un même côté pour ne pas obstruer la lecture, accentuent et prolongent cette inclinaison d’une légère ondulation. Les lectrices aiment parfois cacher leur visage dans l’épaisse forêt de cheveux qui le borde. Leurs lianes invitent alors le livre à se perdre avec elles dans la touffeur de cette jungle. Elle non. Avant de lire, elle exécute un balancement sec de la tête qui ordonne les cheveux sur le côté qu’elle a choisi. Ensuite lentement, sa main de nacre se transforme en peigne qui rabat les mèches rebelles et les lisse pour former cette cascade figée. Il suffit qu’elle hoche légèrement la tête pour mettre à mal ce complexe édifice. Aussi elle choisit par ce geste d’être la lectrice immuable.

Elle lit. Sa tête est inclinée…

Est-ce pour marquer physiquement l’inflexion de ces lignes qui défilent sous ses yeux ? Est-ce pour rapprocher son oreille du livre afin qu’il lui murmure son cursif secret ? Ou au contraire lève-t-elle l’oreille pour écouter le chant de l’oiseau ? Est-ce pour ne pas avoir trop de hauteur – de vertige – par rapport au livre, pour recueillir avec humilité les mots qu’il lui envoie d’en bas ?

Elle lit. Elle a les yeux mi-clos, mais on le devine ce n’est pas le sommeil qui entrebâille ses persiennes, ni le soleil. Le peintre a ce même plissement d’yeux, celui qui consiste à se débarrasser des scories, des détails superflus qui parasitent le tableau, pour ne garder sur la toile rétinienne qui tapisse ses yeux qu’une image épurée de la composition : les lignes de force qui lacèrent la toile ; l’ombre et la lumière essentielles au tableau.

Elle lit. Elle a les yeux mi-clos. Elle perçoit simultanément l’ombre intérieure sous ses paupières de velours et la lumière du jour que caresse son iris. Sur cet écran personnel où jouxtent ces deux plans elle laisse s’imprimer et le travelling des phrases – ce galop obstiné – et la rêverie libérée des mots, quand ceux-ci, les mots, telles des cosses de petits pois, déchirent leur fine enveloppe et laissent échapper des images, ces billes folles qui viennent rouler sous les paupières.

En haut l’extravagante danse des oiseaux, en bas la course effrénée des chevaux.

– Cette lectrice… est-elle un écran sur lequel le livre vient se projeter ?

Si l’on devait situer cette scène au cinéma, elle serait partout à la fois : l’écran écrin qui reçoit la lumière, le faisceau – ce crin lumineux – qui balaye l’écran, la lumière qui emprunte le chatoiement des couleurs à la pellicule, le secret réalisateur tapi dans l’ombre de ses marionnettes, l’actrice qui incarne la chair incarnat, la spectatrice immobile et silencieuse. Elle est aussi et surtout cette noire obscurité qui enveloppe le tout.
Elle lit. Sa tête inclinée, bienveillante et songeuse, sur le centre de ce monde : le livre. Un gros livre bleu à la couverture cartonnée, rigide. Ni vraiment posé sur ses genoux, ni totalement suspendu dans le vide, mais maintenu dans un entre-deux. Placé non loin de la palpitation du cœur, balancé par son souffle qui s’échappe de la cage thoracique – ces lentes inspirations qui scandent le roulis des pages, ce cœur qui bat : au rythme du livre répond le rythme du corps.

Est-ce la fille qui tient le livre contre elle ou est-ce le livre qui se blottit pour l’écouter ? Lequel des deux plonge son regard dans la lecture de l’autre ? Qui peut dire ici quel est l’objet ou le sujet de cette tendre et attentive étreinte ?

Elle lit. Ses deux mains tiennent le livre : l’une, ouverte, le supporte ; l’autre, fermée, le saisit. S’agrippe-t-elle au livre comme un alpiniste en détresse à sa saillie ? L’empoigne-t-elle pour l’empêcher de battre des pages et s’envoler, comme ces oiseaux que le vent semble agiter. Quelle force, magnétique ou magique, les relie et les éloigne ? Alternativement. Ni réellement fusion, ni complètement scission, un aller-retour inimaginable entre les deux états, terrae incognitae de la physique.

Elle lit. Ses mains tiennent le livre. Ou bien est-ce le livre qui s’est posé sur ses mains ? Blotti contre son corps, ce chat familier réclame la tendre caresse de sa maîtresse – échange sensuel – les mains parcourant avec une lenteur contenue le vélin pelage, le félin des pages. Le livre parfois ronronne, laisse percevoir sa vibration, son bourdon.

J’ai dit maîtresse mais cela ne reflète pas l’état de leur relation. Il n’y a aucun lien constant de subordination entre elle et le livre : si par hasard au détour d’une page il se trouve qu’elle le domine, cela ne dure pas longtemps, la page suivante la renverse totalement, de telle sorte que le livre prend le dessus –elle devient alors à son tour son page – ou en fait son alter ego, sa compagne. Alternativement. Ni maître, ni esclave, chacun étant le discret explorateur du territoire de l’autre.

Elle lit. Ses mains tiennent le livre. Son bras est ouvert. Et ce geste se superpose à mille autres en une inconsciente dissémination. Une maîtresse enlace son chat, une mère berce son nouveau-né, une amante étreint le jour, le ciel surplombe la terre, la vasque abrite secrètement l’eau qui dort, la jarre recèle en son ombre la secrète l’espérance, l’oiseau déploie ses ailes, le livre s’entrouvre sous nos yeux. Son bras est ouvert mais c’est l’arbre dont on fait les livres qui embrasse le monde.

Elle lit. La caresse le livre. Deux noms malicieusement grimés en verbes qui signifient « donner ». Elle caresse le livre de ses yeux mi-clos, de ses mains posées. Il lui livre cette caresse amoureuse qui lui ravit ses mains, ses yeux, ce cou, cette épaule. Fille et livre frémissent dans le vent et vibrent comme des anches. L’oiseau, silencieux, s’enivre de ce chant à l’unisson.

Elle lit. La caresse le livre. Dans ces deux vocables on perçoit le contact sensuel de la peau contre le papier, de l’écorce contre l’épiderme. Cette caresse réciproque est une tendre interrogation sur le mystère de l’autre qui réside en-deçà de la surface soyeuse. Fille et livre désirent avec ardeur le don, le livré, le scellé, mais ils en caressent longuement l’enveloppe, l’opaque emballage, comme s’il fallait repousser toujours à plus tard l’instant de la déchirure, du dévoilement, de l’impudique, comme si un seul geste imprudent pouvait commettre l’irréparable. Pour exemple, la surface lisse et plane de l’eau endormie dans la vasque : l’effleurer ne provoque que de fines ridelles à sa surface, à peine une onde légère qui laisse transparaître ses eaux profondes ; si la main – cette impatiente curieuse – plonge brutalement dans l’eau : la surface se trouble complètement. Le charme est rompu et l’eau s’échappe et avec elle son secret.

Elle lit. La caresse le livre. Le tendre effleurement et la caresse aérienne qui donnent à apercevoir les profondeurs plutôt que la trouée, la déchirure, la pénétration qui annihilent le livre. Le livre n’admet aucun viol d’aucune sorte. Le livre est une invitation au jeu.

– Que vos mots sont empreints d’érotisme !

L’érotisme, ce ne sont pas mes mots qui le mettent à jour, ce sont ceux du tableau et du livre. C’est ces yeux mi-clos, ce cou offert, cette épaule perchoir, ce bras ouvert, c’est cette caresse le livre. C’est ces pieds nus également qui désirent la terre au plus près du sol. C’est parce que la lecture nous oblige à nous débarrasser de nos vêtement les plus lourds, à nous rendre léger comme une plume frôlant la page, à nous maintenir au plus proche du livre, sans jamais cependant en forcer la ligne. L’érotisme c’est cette proximité étrange entre une fille et un livre – un vivant et un vécu – qui créé la caresse, qui créé un souffle, un silence enjôleur, un sentiment d’ivresse, un frisson de liberté, un plaisir doux.

Elle lit. Sa tête inclinée, les yeux mi-clos. Ses mains caressent le livre, le centre de ce monde.

Dans cet espace, ce triangle géométriquement dessiné par les trois points que sont les yeux mi-clos, le livre posé et ouvert et l’épaule qui invite se joue l’acte unique du livre. Un univers resserré, dense à l’extrême, moulé pour cette parfaite intimité : ses lignes ténues ou invisibles tissent la trame dramatique de sa naissance à sa mort. Le lire, lui aussi, naît et meurt. Bien plus souvent que nous-mêmes.

– Vous oubliez le bras ouvert ! votre triangle est ébréché au niveau de l’épaule.

La pliure du bras est uniquement là pour rappeler que si nous écornons le livre pour graver en lui le lieu de notre mémoire, le livre en retour lui aussi altère notre corps. Lorsque nous le quittons, nous lui laissons une part de nous-mêmes : ce bras plié, ouvert écorne le triangle pour rappeler cette absence et cette perte. Quiconque ferme un livre porte la trace indélébile de ses pages écornées.

– Il y a comme une intense intimité dans cette scène : est-ce que ce petit monde est clos ?

On pourrait le penser. Mais c’est une illusion : ce monde se déploie telle une nébuleuse dans l’univers. D’ailleurs on peut suivre du regard le lent mouvement de cette spirale. En partant de ce centre, le livre : les mains qui caressent, le bras ouvert, l’épaule Aréopage, le cou offert, la tête penchée, les yeux mi-clos, les oiseaux agités, la vasque à boire, le chat qu’on caresse, l’arbre qui embrasse, la jarre qui recèle, la branche qui surplombe, l’oiseau qui veille. Le livre n’est pas le centre d’un cercle, mais d’une spirale qui, loin de nous tenir enclos dans la limite de ses frontières, nous pousse à franchir toujours plus loin ces lignes de démarcation. Toujours forclos mais à l’intérieur. Le livre est cet œil du cyclone qui préfigure aussi une tempête à venir.

Elle lit. Sa tête inclinée, les yeux mi-clos. Ses mains caressent le livre, le centre de ce monde en expansion.

– Que ce monde est serein et doux ! il n’y a aucune ombre à ce rêve…

Que l’on ne s’y trompe pas, des ombres sillonnent sans cesse le tableau. Un livre sans ombre est un livre qui n’est pas écrit. L’ombre d’un livre. La page blanche à elle seule ne peut se résoudre à faire livre. L’encre de la seiche puise sa noirceur dans l’ombre des profondeurs abyssales. Quand l’encre est tarie, c’est alors son sang, bien plus noir encore, qui la remplace.

Elle lit. Sa tête inclinée, les yeux mi-clos. Devant elle la caresse, derrière elle la jarre.

– La jarre ? Ah oui je vois ! Elle symbolise ici l’abondance, de richesse, de fertilité, n’est-ce pas ?

Dans la jarre, il est vrai, on trouve la profusion et la fertilité. Le blé y est abondant et chaque grain est le germe d’un autre livre, la promesse d’une autre semaison de pages. La jarre est également le réceptacle de l’effort, du travail besogneux, du labeur satisfait et du repos mérité. Oui ! Mais cette jarre là est d’une toute autre argile et nul ne peut changer son grès. Le livre aussi est profusion, fertilité, travail acharné. Mais le livre aussi est pétri de cette argile là et nul ne peut changer son gré.

Elle lit. Sa tête inclinée, les yeux mi-clos, l’épaule qui invite, le bras ouvert. Ses deux mains tiennent le livre. La caresse le livre. Ses pieds nus. Devant elle, le chat ivre de caresse, devant elle l’eau de la vasque qui dort, la valse des oiseaux. Derrière elle, l’ombre menaçante de l’arbre qui coule sur elle. Derrière elle la jarre béante et sournoise comme un livre ouvert.

Au-dessus un sinistre oiseau semble faire le guet. »