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Miss Pas Touche, Hubert & Kerascoët

Tomes 1 (La Vierge du bordel) et 2 (Du sang sur les mains)

Séduite par le titre (accrocheur, il faut bien le reconnaître) et la collection (Poisson Pilote), j’ai repéré cette BD en deux tomes à la bibliothèque. Qu’ai-je pensé, là, juste devant le bac-à-bédé? Que ce serait drôle, sombre, et inattendu. Promesses tenues.

Blanche est domestique, avec sa soeur Agathe, dans une maison bourgeoise. Si elle est farouche, ce n’est pas le cas d’Agathe, qui aime aller danser dans les guinguettes, malgré le terrible boucher désosseur qui rôde dans le coin. Toutes les deux logent sous les toits, dans une mansarde. Une nuit, Blanche surprend le boucher dans la mansarde voisine… et c’est sa soeur qui se fait assassiner. Renvoyée, désireuse de venger sa soeur, Blanche décide alors d’aller chercher du travail au Pompadour, le bordel de luxe où la dernière victime était prostituée. Elle y est embauchée comme gouvernante anglaise « spéciale », et révèle des dons fracassants pour le maniement du fouet. Bientôt connue dans tout Paris comme la vierge du bordel à laquelle personne ne touche, elle ne pense qu’à sa vengeance, et mène l’enquête parmi les brutes et les pervers qui fréquentent le Pompadour.

Dans ce monde pourri et dangereux, le plus difficile n’est pas de préserver sa « petite fleur », finalement, mais de garder les mains propres… C’est tout le propos du deuxième tome. Car Miss Pas Touche a aussi ses zones sombres: sa totale absence d’histoire personnelle; sa méfiance envers les hommes, quasi hystérique; la trouble satisfaction qu’elle prend à son nouvel emploi… et des pulsions meurtrières qu’elle ne maîtrise pas au mieux. La tension monte. Le patron, la sous-maîtresse, l’incomparable Miss Jo… tous sont louches, mystérieux, effrayants. Tous semblent cacher de vilains secrets. Derrière le rideau dans les coulisses, le monde du bordel perd définitivement son strass et ses paillettes.

     — Tout cela est tellement… bizarre.
     — Tu verra, bientôt c’est le monde de dehors qui te paraîtra étrange.

Car le bordel est effectivement un autre monde, clos, violent, régi par ses propres lois – qui ne se réduit à l’image fantasmatique et superficielle que l’art et la littérature se plaisent parfois à en donner. Et si les femmes qui y vivent sont loin d’être des anges, ce sont des femmes, justement, qui ne se résument pas à leur statut de prostituées.

     — Je suis une prostituée. C’est écrit dessus.
     — Ce n’est pas grave. Ce n’est qu’un bout de papier. Au moins tu n’auras pas de problèmes avec les flics.

Mais c’est aussi le seul monde qu’il leur reste, et leurs soucis et inquiétudes sont les mêmes que ceux de n’importe quelles autres travailleuses. Simplement, ils s’inscrivent dans la logique de la prostitution. Conditions de travail, renvoi, retraite… Etonnament (car le format ne s’y prête guère), il y a de quoi lire l’œuvre sous l’angle du travail. Même si cet aspect n’est, évidemment, pas privilégié, il nourrit l’histoire de petites anecdotes qui donnent de la chair et du sens.

Par ailleurs, la bd égratigne, en fond mais sans faire de jaloux, la police (le commissaire est un habitué des lieux qui aime « tester » les nouvelles), le clergé, les hommes politiques et la Justice, pointant leur hypocrisie, leurs manipulations, leur cynisme – ceux qui façonnent un monde qui exploite ces femmes tout en les rejettant. Les auteurs font une analyse sociale là encore rapide, mais vive et pertinente.

Miss Pas Touche est une bande dessinée complexe, dure, et relativement amorale. J’ai voulu voir trop de choses, là où il n’y avait qu’un pur divertissement? Peut-être. N’empêche, j’y ai trouvé plus d’intérêt qu’à bien des romans.