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Mon chien Stupide, John Fante

Nonobstant la couverture hideuse d’un éditeur habituellement mieux inspiré, ainsi qu’une désastreuse première tentative de m’attaquer au mythe avec Demande à la poussière (abandonné au bout d’une trentaine de pages), bref, faisant confiance à Sergueï (et en matière de lecture, ce n’est pas si souvent), j’ai ouvert Mon chien Stupide, et quand j’ai levé le nez, j’avais fini le roman (court, il est vrai).

Ex-écrivain à succès, scénariste en perte de vitesse, chômeur depuis trop longtemps, Molise, coincé dans sa magnifique villa de Point Dume entre sa femme et ses quatre grandes sangsues de gosses, Henry Molise, donc, rêve de Rome. L’Italie, le retour aux sources, une plantureuse brune pour changer. Loin. Et puis un chien se pointe dans sa vie et celle de la famille. Un Akita pure race, une merveille qui ressemble à un ours, entreprenant avec tous les mâles du voisinage (chiens et autres), qui répond au doux nom de Stupide. A sa façon débonnaire et perverse, Stupide représente une revanche sur la poisse, la vie qui s’échappe, les impasses affectives. Il adopte la famille, la famille l’adopte. Et d’une certaine façon, il devient le catalyseur qui fait imploser ce cocon pesant, étouffant, frustrant.

Voici un court roman qui explore une gamme impressionnante d’émotions: c’est successivement (et parfois simultanément) drôle, agaçant, attendrissant, subtil, emphatique, terre-à-terre, déstabilisant, plein de surprises… Comme la vie. Mais quelle vie?

Le titre original du roman, bien plus subtil, est West of Rome. A l’est de Rome, à l’est d’Eden. Autrement dit, le roman de la vie qui part en tapenade, le roman d’un raté qui se réfugie dans le rêve de l’ailleurs (là où l’herbe est plus verte, et le marbre plus clair), le roman des échecs que l’on veut oublier dans la fuite. Il met en scène un mufle pitoyable et attachant, Henry Molise, l’un des avatars de Fante. Piégé dans ses échecs et ses contradictions, Molise se cherche des boucs-émissaires (et quelle galerie que ses enfants, macarel!) et des échappatoires. Au final, pas sûr que Rome elle-même soit la solution à ses problèmes – il en trimballe avec lui autant que ce qu’il en laisse derrière (et la lectrice aurait pu le lui dire bien plus tôt). Molise cache son intelligence derrière son cynisme, sa goujaterie derrière son bagout, et son égoïsme du mieux qu’il peut, non parce qu’il en a honte mais parce qu’il a davantage à y gagner. Et pourtant, il ne m’a pas été possible de haïr ce pauvre type – soit que nous ayons beaucoup en commun, soit que je ne demande pas forcément aux héros de roman d’être des princes de Lu. Peut-être un peu des deux.