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ENtreFER, Iain Banks

ENtreFER, Iain BanksJe suis tombée amoureuse. Il ne faut pas t’inquiéter, cela m’arrive souvent, facilement deux fois par mois. Oui mais cette fois, c’est sérieux. Et puis sérieux ou pas, ce n’est pas bien grave. Je suis une fille qui abrite des tas d’amour dans ses bibliothèques.
Notre première rencontre, avec L’homme des jeux, ne m’avait pas bouleversée. Oui, parfois ça prend du temps. Pour tout dire, aux premières pages d’ENtreFER, il ne me rappelait personne de connu, il me fallait faire un effort pour me souvenir que nous nous connaissions déjà. Je le redécouvrais, aussi brillant et fascinant qu’il m’avait semblé terne et confus la première fois.
Je t’en parle un peu? Après tout, je suis une fille partageuse…

Un homme rêve, et quand il n’y parvient pas, ou ne s’en souvient pas, il invente. Il invente pour avoir quelque chose à raconter au docteur Joyce, son onirologue. Celui-ci est persuadé que ses rêves sont la clé qui lui permettra de retrouver la mémoire. Car cet homme, Orr, a été repêché il y a quelques mois au pied du pont qui enjambe le fleuve. Un fleuve si immense que l’on ne voit pas ses rives, qu’elles semblent impossibles à atteindre. A l’hôpital, on l’a remis sur pieds, puis on lui a attribué un joli appartement dans les entretoises du pont, une allocation qui lui permet de ne pas travailler, et on l’a laissé reprendre sa vie – ou du moins, une vie. Or le pont est un monde en soi, un monde immense et apparemment sans limites. De notoriété générale, il relie la Ville et le Royaume, mais personne n’y est jamais allé, c’est trop loin, trop vaste, sans intérêt. Orr y est un étranger, il doit tout réapprendre, et il s’interroge en boucle sur la signification de ce pont, dont personne à part lui ne semble concevoir l’étrangeté, dont la démesure n’est jamais questionnée.

Et c’est normal, car ce pont, ce monde, et tous ses habitants, est lui aussi un rêve, une construction métaphorique faite par un homme dans le coma, dont Orr est la projection.

De l’histoire, je n’en dis pas plus: je te laisse découvrir par toi-même les différents et savoureux avatars de cet homme qui rêve, la femme aux bas résille qui marche à l’intérieur et à l’extérieur de ces rêves emboîtés comme des poupées russes, le sens des messages de fumée laissés par les avions, et la visite de ce pont incroyable.

Dans la version originale, le roman était sobrement intitulé The Bridge. Le pont, le lien, soit le territoire tangible, matériel, du coma. Celui qui se dresse entre la vie et la mort, également inaccessibles. Entre conscience et inconscience, entre passé et présent… on pourrait multiplier les symboliques à l’infini. Il a bien évidemment fallu que les Français fassent des finesses de traduction, avec un titre suggérant que l’enfer était entrecroisé dans les motifs métalliques. Ce qui n’est pas le cas. Le pont est une métaphore de la mémoire, d’une vie complexe et parfois profondément malheureuse, mais certainement pas infernale.  Et le pont n’est pas l’enfer: ce n’est qu’un calque absurde de notre monde. Et nous ne vivons pas en enfer, n’est-ce pas? Dans une société ultra hiérarchisée, d’accord. Dure à ceux d’en bas, c’est vrai. Profondément inégalitaire, je te l’accorde. Volontiers exploiteuse, tu as raison. Nous ne prétendons pourtant pas vivre en enfer, si?

Bref, tout cela fait-il un roman de science-fiction? Non nous dit Banks, qui a signé sans le « M » qui marque ses romans de pure SF. Et en effet, malgré tous les éléments rattachés plus ou moins clairement aux littératures de l’imaginaire, il s’agit avant tout d’un roman métaphorique. Auquel tu peux reprocher, justement, ce filtre un peu trop freudien – mais tu ne le feras pas, car Banks écrit si merveilleusement bien, il jongle et passe avec tant d’aisance d’un registre à l’autre que je te défie bien de ne pas te prosterner, dégoûtant d’admiration, devant sa merveilleuse prose. De ne pas te vautrer, toi qui prétend vouloir écrire, dans la plus vile jalousie. De ne pas tomber amoureux (mais sans te faire mal).

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