Archives de Tag: Ellen Kushner

A la pointe de l’épée, Ellen Kushner

A la pointe de l'épée, Ellen KushnerSaint-Vière est le bretteur le plus à la mode des Bords-d’Eau. Probablement le meilleur, aussi. Il ne fait pas les mariages, il se bat pour tuer: c’est sa forme d’honneur, et aussi de liberté.

(…) le bretteur avait le respect de soi d’un artiste, la vanité d’un amant.

Ellen Kushner construit une ville dichotomique, nettement partagée entre opulence sur la Colline aérée et Bords-d’Eau mal famés où vivent des pauvres peu tenus de respecter les lois: pour sordide qu’elle soit, c’est leur liberté. Rien d’idéal là-dedans, mais que dire de la Justice qui a cours sur la Colline des nobles et des nantis? Elle est, très exactement, ce que l’argent peut acheter. Et notamment, elle autorise à acheter les services des bretteurs, qui vident les querelles de leurs employeurs à la pointe de l’épée. Mais les bretteurs sont des mercenaires: ni des employés, ni des pions, ils sont une puissance farouche et indépendante. Or, face aux puissances de l’argent, l’habileté ne suffit pas, il vaut mieux disposer d’atouts cachés: je te laisse découvrir lesquels.

A la pointe de l’épée est un roman remarquablement écrit, dans une langue riche, travaillée, qui m’a souvent arrêtée dans ma lecture pour mieux en savourer des passages. Mais c’est aussi, et cela m’a peut-être frappée encore davantage, un roman écrit certes du point de vue du narrateur omniscient (en style indirect libre, me semble-t-il, mille excuses, mes cours de français sont loin), mais surtout qui change constamment de point de vue. Là où le narrateur attend généralement la fin d’un chapitre, ou au moins d’une sous-partie, pour détourner son attention d’un personnage et passer à un autre, Ellen Kushner saute sans cesse de l’un à l’autre, peint chaque scène de plusieurs points de vue. Tu pourrais croire que cela embrouille et donne le tournis: point de tout. C’est fort bien fait, et une lectrice attentive s’y retrouve parfaitement. Mais cela bouscule la lecture, dans le meilleur sens du terme. Impossible de se laisser porter, il faut y faire un effort.

Et pourtant, cela se lit d’une traite. Des épées, des personnages plus grands que nature, des sensibilités à fleur de peau, des machinations retorses… Il y a là tout ce qu’il faut à un roman d’aventures: urbaines et sans capes, mais je sais m’en passer.