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Du nombre des années et de la qualité des pois chiches

Putain d'usine, Efix & LevarayPendant des années, un homme va à l’usine. A contre-coeur: qui irait volontiers? L’ennui ne sauve pas du danger, les collègues n’évitent pas la solitude, le salaire qu’il faut bien ramener ne paye pas pour les années perdues. Dans son roman, adapté au théâtre, à la radio, ici en bédé, Levaray parle de son travail, de sa souffrance de travailleur, mais si moi, lectrice, je me suis pris cette lecture comme un coup de poing dans le ventre, c’est parce qu’au-delà de son expérience individuelle, il interroge le sens et la place du travail dans notre société, avec une acuité qui renvoie très intimement à mes propres interrogations sur la nécessité sociale du travail, le sens politique du salariat, et le gâchis immonde de nos possibles.

Et tout ça, je sais que je le retrouverai dans son livre, que je vais lire bientôt, dès que possible. Mais si je t’enjoins avec douceur mais néanmoins fermeté de lire cette adaptation bédé, c’est parce qu’Efix a fait un travail, un vrai travail qui n’a rien à voir avec le fait de gagner sa croûte, un travail donc fabuleux, incroyable, splendide et parfait. Rien de moins. Noir et blanc. Détails maniaques et portraits bourrus. Intérieur et extérieur. Joie et drame. Il s’est approprié cet univers-là tout entier, et son dessin  réfléchi décortique et éclaire cette Putain d’usine.

Trois ombres, Cyril PedrosaAilleurs, dans un pays idyllique, jamais nommé, Joachim grandit dans la joie entre ses merveilleux parents. Un jour trois ombres apparaissent sur la colline, insaisissables et menaçantes. Elles se rapprochent inexorablement, jusqu’au moment où le seul moyen de leur échapper est de prendre la fuite. Commence alors, pour le petit garçon et son père qui ne se résigne pas à le leur abandonner, un très long voyage, une fuite en avant pour essayer d’échapper à la fatalité.

Trois ombres, conte métaphorique sur la mort, est une œuvre vibrante de vie et d’amour. Et son auteur, Cyril Pedrosa, est lui aussi quelqu’un qui a tout compris au dessin. Dans un style totalement différent, rond et spontané. Traits serpentins et hachures faussement désinvoltes courent au long des pages, enveloppent les personnages,  épurent ou au contraire complexifient les planches pour en affirmer l’ambiance. Je connaissais déjà le talent de Pedrosa, découvert avec la tétralogie Ring Circus qu’il a dessinée sur un scénario de Chauvel, et j’ai passé de nombreuses relectures à m’extasier sur ses dessins, mais ils sont un peu éclipsés par la mise en couleurs (très belle, avec une palette réellement travaillée), et par l’abondance des vignettes, qui fragmente  énormément les planches. Ici, le format 16×22 et le nombre de pages non conventionnel (à mort les 48 p. et les conventions) modifient totalement la mise en page: paradoxalement, Pedrosa s’étale davantage dans cet espace plus petit, en utilise mieux les possibilités. Et le choix du noir et blanc est d’une évidence aveuglante, qui colle idéalement à cette histoire toute en lumière et… en ombres. Bref, une vraie redécouverte.

Ces deux bandes dessinées ont peu en commun, mis à part le choix si expressif du noir & blanc, et leur excellence. Ainsi que le fait de se trouver toutes les deux dans la sélection du prix littéraire 2009 des lycéens et apprentis de la région PACA. Ce n’est pas un prix très connu, mais il a des ambitions plus que louables. Surtout, cette sélection, à laquelle je vais continuer à m’intéresser au vu des titres déjà découverts, a bousculé quelques idées reçues pas très positives que je pouvais avoir sur l’EducNat ou une initiative-culturelle-chapeautée-par-la-Région: certains livres sont des bombes capables de pulvériser nos fictions sociales, et mettre entre les mains des moins de vingt ans une arme aussi puissante que Putain d’usine c’est, réellement, ne pas les prendre pour des pois chiches.

Prix littéraires des lycéens et apprentis de la région PACA 2008