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Marmite & Micro-Ondes n°22

Marmite et Micro-Ondes n°22Dans un joli conte émouvant, Ketty Steward remonte aux origines et nous rappelle, à nous humains cruellement égoïstes, pourquoi les oignons nous font pleurer (Légende aux petits oignons). Matthieu Grossi réserve d’horrifiques et peut-être métaphysiques surpises à Totor, son héros à la coule et à tête de concombre (L’oisiveté). Mélanie Kalamarius massacre les tomates mais résoud les problèmes de couple (Si même les tomates meurent). Dans son potager, l’oncle Charles génial et farfelu fabrique des graines avec la même fantaisie et les mêmes effets imprévisibles qu’E-Traym met à écrire des histoires (Le potager de l’oncle Charles). Les frères Cuisson, bien sûr, mettent leur grain de sel dans le civet de connil et dans la littérature – celle qu’ils aiment, qu’ils l’aient lue ou pas. Et c’est Le Nootilus qui se colle cette fois à l’illustration du numéro.

Ces créatures du potager sont un vrai régal. Le numéro 22, fort (longtemps) attendu, de Marmite & Micro-Ondes, le fanzine d’imaginaire culinaire, est marqué par l’horreur mélancolique et la poésie absurde, et prouve que le fanzinat, s’il est affaire d’amateurs, ne manque pas de talents.

Tu peux télécharger gratuitement le numéro complet, jouer sur le site, ou même, si le temps se prête à un grain de folie, t’abonner. Quoiqu’il en soit, je te recommande fortement ces légumes, excellents pour la santé.

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# mise à jour #

La trilogie Loredan, KJ Parker - tome 1, Les couleurs de l'acierLa trilogie Loredan, KJ Parker

tome 1, Les couleurs de l’acier
tome 2, Le ventre de l’arc
tome 3, La forge des épreuves

J’ai supplié, menacé, j’étais prête à pleurer des larmes d’alligator pour me faire prêter ces romans, que l’on m’avait dépeint comme des abîmes de noirceur. Ayant réussi à les extorquer à un maniaque récalcitrant, j’ouvris le premier de ces trois pavetons de fantasy en me réjouissant à l’avance du temps que j’allais y passer. Las! le temps fut fort long, et les évènements bien moins noirs que promis.

La trilogie Loredan, KJ Parker - tome 2, Le ventre de l'arcDans un monde de fantasy moyenâgeuse, régi par le Principe auquel personne ne comprend rien et notamment les philosophes qui l’étudient, la famille Loredan compte beaucoup de génies malfaisants, dont deux frères qui sont, malgré tout, bien intentionnés. Ils s’aiment et se détestent avec une égale vigueur, et sont au cœur d’évènements qui vont bouleverser des milliers de vie, voire des empires tout entiers. Ballottés et pourtant toujours au cœur de l’action, à l’endroit et au moment où tout bascule – à cause d’eux.

Les trois romans sont construits comme de vastes métaphores: des étapes par lesquelles passe un homme pour faire de lui une arme dangereuse (comme les couleurs par lesquelles passe l’acier avec lequel on forge les épées), de ses points de force et de résistance (comme le dos et le ventre de l’arc s’équilibrent), et des tests qui valident la qualité d’un homme (comme ceux qui valident la qualité d’une armure).

La trilogie Loredan, KJ Parker - tome 3, La forge des épreuvesC’est le seul point vraiment remarquable que j’ai trouvé à une série par ailleurs longuette, bavarde et répétitive. Je n’ai d’ailleurs pas très envie de chercher à en dire davantage, d’autant que j’ai lu la trilogie voici plus d’un mois, et que mes souvenirs sont déjà tout confus.

Toutefois, il se pourrait que je n’aie rien compris. Une théorie (exposée par Aphraël, bien plus calée que moi en matière de fantasy) veut que toute la trilogie soit justement une déconstruction des codes de la fantasy: la Citadelle tombe, l’histoire d’amour n’a pas lieu, la magie est contre-productive… Tu peux bien sûr lire les romans pour te faire ta propre idée, si tu as pas mal de temps à y consacrer, bien sûr.

# mise à jour #

Sur son blog, François Ruffin citait l’autre jour Hector Malot, qui a écrit dans la préface de En famille (1893) rien moins que:

« Je ne voudrais pas refaire le tableau du patron qui rentre dans son château en l’opposant à celui de l’ouvrier qui rentre dans son pauvre garni, il se trouve dans ce roman. Car ce riche château dominant le village où grouille une misérable population ouvrière n’a point été inventé de chic, pour des phrases. Il existe, comme il en existe bien d’autres, de même qu’existent des taudis dont un propriétaire ne voudrait pas pour ses bestiaux. Et c’est parce que les choses sont souvent ainsi que je les ai peintes telles que je les ai vues : – le château au milieu de son parc, avec ses fleurs, son ameublement luxueux, ses serres, ses écuries, ses équipages, sa valetaille ; – le village ouvrier avec sa misère et sa saleté, ses cabarets empoisonneurs et sa débauche. »

Et l’écrivain concluait : « Il faut n’avoir jamais passé quelques heures dans un village industriel pour accepter sans révolte la comparaison qui s’établit entre l’existence du patron et celle de l’ouvrier. »

En famille, Hector MalotJe ne soupçonnais pas l’auteur de Sans famille (mes souvenirs sont lointains, il est vrai) de prises de position aussi délicieusement radicales. Intriguée, j’empruntai donc le tome un d’En famille à la bibliothèque (qui a perdu le deuxième), et trouvai la suite sur le Projet Gutenberg, mille grâces lui soit rendues. Hélas, ni le PG ni Folio Junior n’ont jugé bon de reproduire la préface. Il ne leur reste plus qu’à se nourrir des cacahuètes qu’on leur lancera. Pourtant Folio, qui s’adresse de son propre aveu à des enfants « à partir de 10 ans », se fend d’une fort belle quatrième de couverture, étonnante pour une collection jeunesse. Et plutôt que de pondre un médiocre résumé de l’œuvre, je préfère la copier, tiens.

Une jeune femme meurt, abandonnant sur le pavé sauvage de Paris sa petite fille Perrine. La fillette chemine sur des sentiers peuplés de silhouettes hostiles, de vieillards rogues, de mégères criardes: toute une humanité vibrante et dérisoire ruminant l’âcreté de douleurs enfouies; un monde hanté par les masques grimaçants de carnaval humain.

Le portrait d’une petite âme vaillante et délicate.

1980. Ils ne doutaient de rien, les éditeurs jeunesse, à l’époque. Et tant mieux. Mais passons.

Sur le roman lui-même, qui a tout autant de charme pathétique que Sans famille, je ne dirai rien car je suis feignante. Sur le discours par contre, il s’est révélé un peu différent de ce à quoi je m’attendais. Certes, Malot dénonce l’injustice de ce monde ouvrier exploité, tenu sous la coupe d’un patron tout-puissant. Et son discours est complexe, d’une complexité bienvenue en matière de littérature jeunesse – mais que je ne peux m’empêcher de soupçonner, justement, de visées pédagogiques. Ainsi, il souligne le fait qu’un travailleur n’a pas à être reconnaissant envers celui qui l’emploie du simple fait qu’il l’emploie: celui-ci ne lui fait pas la charité: son salaire, c’est son travail qui le lui gagne. Et c’est bien bon à entendre… Mais il a une vision finalement très paternaliste de la justice sociale.

« Et cependant ce serait une leçon, une grande leçon, car voyez-vous, mon enfant, nous ne pouvons demander aux autres de s’associer à nos douleurs, que lorsque nous nous associons nous-mêmes à celles qu’ils éprouvent, ou à leur souffrance ; et on peut le dire, parce que c’est l’expression de la stricte vérité… »

Elle baissa la voix :

« … Ce n’a jamais été le cas de M. Vulfran : homme juste avec les ouvriers, leur accordant ce qu’il leur croit dû, mais c’est tout ; et la seule justice, comme règle de ce monde, ce n’est pas assez : n’être que juste, c’est être injuste. Comme il est regrettable que M. Vulfran n’ait jamais eu l’idée qu’il pouvait être un père pour ses ouvriers ; mais entraîné, absorbé par ses grandes affaires, il n’a appliqué son esprit supérieur qu’aux seules affaires. Quel bien il eût pu faire cependant, non seulement ici même, ce qui serait déjà considérable, mais partout par l’exemple donné. Qu’il en eût été ainsi, et vous pouvez être certaine que nous n’aurions pas vu aujourd’hui… ce que nous voyons. »

Curieuse idée que ce « n’être que juste, c’est être injuste ». Ainsi, ce qui va au-delà de la justice, cela relève de l’affect, des bons sentiments nécessaires à ces transactions sociales˝: qu’est donc la justice, dans ce cas, et qu’englobe-t-elle?

Cet “au-delà˝ de la justice, Malot le met en œuvre sous les brillantes paillettes du happy end: grâce à la bienfaisante influence de sa petite-fille, M. Vulfran construit aux abords des usines, puis dans le parc du château lui-même, crèches, logements salubres, parcs de loisirs… pour la plus grande reconnaissance de ses ouvriers. Eh oui, les siens.

Comme je ne ne tiens qu’un misérable journal de mes lectures, je m’arrêterai là, et ne détaillerai pas toutes les aspérités moralisatrices qui ont entravé une lecture par ailleurs agréable. Car Malot raconte une histoire, et il la raconte bien.

Pas de justice, pas de paix, Editions ReflexCurieusement (ou pas), j’ai lu au même moment un recueil de « nouvelles résolument non policières, mais carrément noires » édité par Reflex sous le beau titre de Pas de justice, pas de paix. Voilà qui promettait de beaux rapprochements…

Premier rendez-vous en noir pour les Éditions « Reflex »… Mais cette rencontre avec des auteurs de polars est tout sauf le fruit du hasard. Eux placent au premier rang de leurs préoccupations: le crime, le désenchantement social, les surgissements d’une violence refoulée. Leurs textes critiques ont avec nos paroles rebelles un point commun simple et essentiel: ne pas supporter le monde tel qu’il est. Voici donc seize nouvelles, qui parlent de la misère sociale, des flics, des injustices, des oppressions ordinaires… mais aussi des grèves, des révoltes solitaires et collectives, de l’espoir. Seize nouvelles pour dire que la littérature noire, même policière ne sera jamais celle de la police.

Cette quatrième de couverture, à mon très grand regret car le plus triste, c’est qu’elle ne ment pas, eh bien c’est le meilleur texte du recueil. Et pourtant, quelle brochette! Battisti, Bentolila, Chevron, Della Rosa, Deleuse, Delteil, Dumal, Filoche, Gladiator Jonquet, Languetif, Martin, Mesplède, Pouy, Quadruppani, Reboux. Je ne connaissais pas tout le beau monde, mais enfin, dans le tas, il y avait quelques auteurs que j’avais déjà eu l’occasion d’apprécier. Rien à faire, je n’ai pas accroché. Oh, Les roubignoles du destin, par exemple, m’a fait rire – mais enfin, la chute ne m’a pas surprise. Et pour le coup, c’est bien une nouvelle à chute. Tout pareil pour Putain de grévistes, qui comme on le sait sont des empêcheurs de travailler en rond, et c’est tant mieux. Au final, les outrances de La chasse au rhinocéros – ou le difficile combat de l’intégration en milieu rural – ont peut-être ma préférence: plus narquois que noir, très bête et très méchant.

Bref, je m’en veux. J’aurais voulu aimer davantage. Aimer tout court, même.

Comme quoi, il est bien difficile d’avoir confiance, qu’il s’agisse de lecture ou de justice…

Libidissi, Georg Klein

Libidissi, Georg KleinDans l’inquiétante et tortueuse Libidissi, Spaik traîne son corps fatigué de son appartement dans le quartier des papetiers où il vit avec Lieschen, une gamine orpheline, au hammam où il trouve des boys complaisants et une certaine forme de repos, le long des boulevards aux noms désespérément ironiques (Boulevard de la Liberté-de-la-Presse, de la Liberté-d’Opinion). Il avale au hasard des poignées de pilules multicolores, qu’il achète au distributeur, dans la salle d’attente du docteur – probablement pour combattre la terrible maladie de mau. Et il guette l’arrivée de son remplaçant: celui qui devra l’éliminer avant de prendre sa place. Ce que fait Spaik à Libidissi, ce n’est pas très clair. Le plus probable est que les services secrets de son pays l’y ont envoyé en tant qu’informateur. Ce qui est certain, c’est que tout en continuant à envoyer ses étonnants rapports, Spaik leur a échappé: ses employeurs ignorent où il habite, pas plus qu’ils ne connaissent l’existence du très mystérieux correspondant qui lui envoie des messages par une vieille ligne désaffectée du service des pneumatiques.

En réalité, deux tueurs sont chargés de l’éliminer. Leur route et celle de Spaik ne cessent de se croiser, les rapprochant toujours davantage, dans les méandres dangereux de Libidissi où les fanatiques religieux préparent l’anniversaire de la mort du Grand Gahis.

Ainsi que le suggère le titre, le personnage principal du roman n’est aucun des hommes fantomatiques qui se pourchassent, mais la ville, Libidissi, que l’auteur décrit en images frappantes: les vieilles maisons d’argile bleue, le ghetto interdit aux étrangers, les bateaux sur le fleuve victimes d’attentats, le Naked Truth Club ainsi nommé en référence à un aphorisme du Grand Gahis, les rues sillonnées par les taxis et les scooters. Images uchroniques d’une capitale d’Europe centrale, encore marquée par son passé colonial et par la révolution religieuse des Gahistes. Car à mon sens Libidissi relève finalement au moins autant de la science-fiction, ou du moins de la transfiction, que du polar. Et de ce point de vue, c’est une vraie réussite.

Pour le reste, ai-je aimé? Pas vraiment. Le roman manque d’épaisseur, de personnages – même s’il est vrai que la montée de la tension est très bien construite, avec le nécessaire sens de la fatalité que je demande aux romans noirs. Mais Georg Klein, à jouer de toutes ces images et ces faux-semblants, à laisser planer le doute sur tout (Spaik est-il schyzophrène? pourquoi les tueurs ont-ils été envoyés à Libidissi à un moment aussi explosif? qui est Lieschen?), perd sa lectrice, l’enferme dans un labyrinthe sans sortie – ce qui n’a pas été sans me rappeler certain film de David Lynch. Et il est possible en effet qu’il y ait là un discret hommage, dont le nom d’un des personnages se ferait l’écho. Mais moi, je n’aime pas les œuvres de Lynch.

Choc des civilisations pour un ascenseur Piazza Vittorio, Amara Lakhous

Choc des civilisations pour un ascenseur Piazza Vittorio, Amara LakhousCe n’est pas un hasard si « Il Gladiatore » est assassiné dans l’ascenseur: c’est le carrefour des tensions qui dressent les uns contre les autres les habitants d’un immeuble, piazza Vittorio, à Rome. Tous sont étrangers, qu’ils viennent d’Iran ou du Pérou, de Naples ou de Milan. Et ils se côtoient dans une parfaite incompréhension, se soupçonnent des pires horreurs, restent murés dans leurs dialogues de sourds. Le seul qui fasse le lien entre eux, Amedeo, a disparu le jour même de l’assassinat. Mais les témoignages sont unanimes: ce ne peut être Amedeo, justement Amedeo. D’une « vérité » à l’autre s’esquisse le portrait d’un homme étonnant, d’un étranger fondu dans la ville et dans la langue (ce pays que l’on habite), un être humain rare et merveilleux.

Personne n’a la part belle dans cette galerie de portraits: car en faisant le portrait d’Amedeo, chacun se révèle, dévoile sa petitesse et son chagrin,  son égoïsme et sa tragédie personnelle. Les habitants de cet immeuble ne cohabitent pas, ils se heurtent sans cesse, principalement parce qu’ils n’ont aucune idée de qui sont leurs voisins, ne s’y intéressant pas le moins du monde, préférant le confort très relatif de leurs préjugés. Incompréhensions qui touchent aussi, de manière détournée, la lectrice peu au point en matière d’histoire et d’actualité italiennes: il m’a bien fallu accepter de ne pas tout comprendre, de rester sur ma réserve culturelle – étrangère.

Curieusement, l’enquête ne cherche pas à connaître l’assassin – puisque malgré l’incrédulité générale, il semble que ce ne puisse être qu’Amedeo – mais à savoir qui est réellement Amedeo: un étranger ou un vrai fils de la Louve? un homme bon et honnête ou un assassin qui cache bien son jeu?

Voici un court roman polyphonique très surprenant, peut-être un peu excessif, mais certainement pas caricatural. Et la voix en contrepoint d’Amedeo, qui témoigne lui aussi après chaque « vérité », pour donner son point de vue sur les évènements, modifie et équilibre chacune avec humour. Au final, un roman qui donne de belles et généreuses idées, et envie d’aller vers les autres, sans tomber dans le piège des bonnes intentions: quelques passages (l’homme qui se coud la bouche, par exemple) sont bien trop noirs pour cela.

Prix littéraire des lycéens et apprentis de la région PACA 2009

# mise à jour #

La Desdichada, Carlos FuentesCette année, lors de la soirée-lecture de décembre,  j’héritai du cadeau d’Edena. Ainsi, 2008 fut l’année pendant laquelle je découvris Carlos Fuentes. Merci à elle.

La Desdichada est une nouvelle qui a bien des choses pour elle. Le fait d’être offerte par Edena, bien sûr. Car c’est une lectrice de goût. Sa sublissime illustration de couverture, ensuite. Et enfin, le fait qu’à peine le livre ouvert, il est quasiment impossible de le refermer, tant sa lecture est un voyage de beauté en beauté.

Je connaissais (un peu) le Mexico de Taïbo II. Je découvris celui, plus secret, de Tonio et Bernardo, étudiants miséreux, apprentis écrivains,  dont l’horizon et les espoirs sexuels se bornent aux cabarets des bas-fonds où l’on danse le danzon, cette cérémonie de la lenteur qui s’exécute sur la surface d’un timbre-poste. Et puis, en cette glorieuse année 1936, ils achètent  un mannequin de bois au regard triste et lointain, admiré dans une vitrine. La Desdichada, muse et maîtresse à la fois,  les inspire et les sépare, mieux qu’une femme de chair. Et elle pose son empreinte sur eux, comme une malédiction peut-être, au moment où ils entrent dans l’âge adulte, alors qu’il leur reste un carré de peau tendre.

Dans cette courte nouvelle, écrite au mot près, Fuentes condense toute la force et la matière d’un roman d’apprentissage. Vraiment une très très grande nouvelle.

Le Siège de l'Aigle, Carlos FuentesÉvidemment, j’espérais bien trouver le recueil Constancia et autres histoires pour vierges dont la nouvelle est tirée quand, quelques jours plus tard, j’allai à la librairie. Il n’y était pas, et je  me rabattis sur Le Siège de l’Aigle, dont le sujet m’intéressait moyennement, mais enfin, on me promettait un authentique roman épistolaire (sait-on jamais, il y a peut-être des imitations?), et depuis quelques jours, j’avais allumé une bougie devant la photo de Fuentes, sur mon autel personnel, alors j’aurais probablement transigé même pour un faux roman tout court, quoi que cela puisse être.

Après lecture, j’arrivai à la conclusion qu’un authentique roman épistolaire est certes composé uniquement de lettres croisées, mais qu’il n’obéit pas pour autant aux règles du roman épistolaire tout court, qui veulent que ces lettres aient une raison d’être, et surtout qu’elles ne retranscrivent pas pendant sur des pages entières des conversations que les correspondants connaissent d’autant mieux qu’ils les ont eues la veille.  Au départ pourtant, le contexte s’y prêtait. En effet, en 2020, le président du Mexique ayant fait la mauvaise tête avec les États-Unis, ceux-ci ont privé le pays de tout système de télécommunication. Dans son entourage, les requins qui tournent en rond dans le bocal tout en manœuvrant en vue de sa succession ô combien convoitée sont donc bien obligés de revenir au papier. Compromettant, certes, mais inévitable.

Le roman est donc l’histoire des luttes impitoyables que se livrent les candidats au Siège de l’Aigle. Passions, manipulations, trahisons… la partie est aussi complexe qu’un tournoi d’échec, et reprend à peu près les mêmes figures: le roi, la dame, le fou, la cavalier, la tour… et les pions. Car tout comme aux échecs, celui qui gagne est celui qui prévoit ses coups longtemps à l’avance. Voire celui qui a commencé à jouer avant le début de la partie. Il faut reconnaître que, malgré quelques retournements de situation un peu trop tonitruants pour être parfaitement crédibles, cette machination-là est une belle mécanique.

Je n’ai guère été touchée, toutefois. Si les magouilles et truanderies politiques sont universelles, je suppose qu’il faut une certaine culture mexicaine pour vraiment apprécier tout ce que livre l’auteur. Et quand bien même.

Figurec, Christian de Metter

Figurec, Christian de Metter

Tu es seul? Pas d’amis? Pas d’amour à présenter à la famille? Personne pour suivre ton enterrement?

Ou bien alors le problème est plus économique? Ta terrasse de café est désertée, ton restaurant vide, personne ne vient voir ton film ou le vernissage de ton expo?

Figurec est fait pour toi.

Figurec, c’est des dizaines de milliers d’employés à travers le monde. Des figurants dans tous les domaines. La société secrète la plus puissante du monde. Tu veux deux trois figurants pour un mariage, un enterrement, une équipe de foot? Suffit de payer. Figurec, mon gars, la seule agence de figuration du monde.

Et puis il y a les « actifs », aussi. Ceux qui ont du texte et de l’impro. Vraiment, on s’y tromperait. Tu en tromperais les autres, ils te tromperaient. Comment savoir?

Pourquoi les choses seraient-elles réelles? Il suffit de payer pour qu’elles soient idéales.

Vertiges de la paranoïa, impuissance à démêler le réel de la figuration, l’amour du service tarifé: soit tu es atteint du syndrome Figurec, soit tout n’est que mise en scène. Dans un cas comme dans l’autre, c’est rude à avaler.

Voici donc une excellente bédé, sur une idée assez dickienne, finalement, qui donne envie de découvrir le roman de Fabrice Caro dont elle est tirée. Crayon, aquarelle et feutre, rehaussés de quelques aplats de gouache, il me semble: ça change de la colorisation toshopée – en mieux. Tout juste si de Metter s’autorise quelques enjolivures, quelques fumées de cigarettes, par ordinateur. Chouette. Et l’agencement des vignettes, notamment sur les premières planches, est trèèès bien fichu: de Metter juxtapose plusieurs situations (présent/passé, in situ/réflexion) qui se croisent et se recoupent, dynamisent l’action, aussi, qui ne s’enlise pas dans de pénibles apartés.

Vraiment, une réussite, qui mérite bien une relecture attentive, passées les délicieuses (quoique très noires) surprises de la découverte.

Prix littéraire des lycéens et apprentis de la région PACA 2009