Archives de Catégorie: NOIR

Le Llano en flammes, Juan Rulfo

Le llano en flammes, Juan RulfoJ’ai eu du mal à entrer dans le monde de Juan Rulfo. Peut-être parce que ces dix-huit nouvelles ont les défauts de leur format: très courtes, elles ne racontent pas des histoires, à peine des moments dans la vie des hommes, et peignent les tableaux de la misère qui condamne au malheur, à la violence, à la tristesse.

L’écriture elle aussi, très belle, maîtrisée, procède par images frappantes. Dans un Mexique essentiellement rural, sur une terre ingrate, des paysans prennent les armes et mettent le Llano, leur propre terre, à feu et à sang; une vache emportée par la crue condamne une jaune fille pauvre à la prostitution; des hommes essaient de passer des frontières, de survivre en territoire hostile, d’échapper à la misère, de ne pas mourir. Mais ils en sont incapables: on n’échappe pas à son destin.

Juan Rulfo voit-il tout en noir? Peut-être. Il s’attache en tous cas à décrire un monde incroyablement noir, loin des images (sont-ce des clichés?) que l’on peut avoir d’une Amérique latine pauvre et généreuse, fêtarde et passionnée. La misère n’appelle rien d’autre que la misère. L’amour, rare, est un piège qui n’offre qu’un répit illusoire, quand il ne mène pas à la folie et à la trahison. L’ivresse, y compris celle des jours de fête, dégénère en mélancolie ou en pugilat. La famille est un nœud de serpents, dont l’héritage pèse lourd. Le gouvernement, lointain, invisible, est une sangsue dépourvue de sens politique. Et la révolution, inévitable, dévaste la terre de ceux qui se battent sous leurs propres pieds.

Ce sont des nouvelles qui se méritent. Avec lesquelles il te faudra prendre ton temps. Elles ne sont ni drôles, ni tendres, ni légères. Il te faudra bien affronter le désespoir en face. Mais parfois, c’est tout simplement nécessaire.

défi Mexique

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1977, David Peace

1977, David PeaceLa tétralogie du Yorkshire, tome deux

1977, année du Jubilé.
1977, année maudite, apocalyptique, dont les sept s’entrechoquent.
1977, année oppressante, car tout, le présent comme le passé, la vérité comme le mensonge, l’amour lui-même, tout mène à la folie.
1977, l’Éventreur du Yorkshire, comme grisé, accélère la cadence: les prostituées, dépecées, sont découvertes toujours plus nombreuses.

1977, le flic et le journaliste racontent, à tour de rôle, l’enquête sur les meurtres et la perméabilité du mal. Ils se laissent peu à peu dévorer par leur côté sombre, cette fascination morbide et malsaine qu’ils développent – l’un dans le fantasme, l’autre dans la violence – en écho aux atrocités de l’Éventreur.

Il n’y a pas de gentils dans le monde de David Peace, pas de bons, ne les cherche pas. Il y a des hommes perdus qui avancent en titubant, et pas de démarcation confortable entre le bien et le mal.

Il n’y a pas d’issue non plus: que des impasse, et des souvenirs qui tournent en boucle. Il y a des doutes, des esquisses de pistes possibles, des silhouettes qui se dissimulent dans l’ombre de l’Éventreur, des braqueurs, des flics corrompus et peut-être pire encore. Tu as tous les indices, à toi de tirer les conclusions. Tu pourrais en être agacée – tu en es frustrée, ça c’est sûr. Mais tu as trop à faire avec ce noeud de serpents pour t’apesantir sur cette traîtrise de l’auteur. Et puis tu as toujours tout pardonné à ceux qui savent écrire.

L’écriture de David Peace a, plus qu’un style peut-être, un rythme remarquable. Un auteur ne descend pas dans les abîmes de la noirceur sans s’être armé. Et Peace n’écrit pas un roman policier. On ne saurait s’intéresser moins que lui à cet énième serial killer, si flou que même ses déclarations publiques sont des pastiches (ceux des lettres que Jack l’Éventreur envoya, en son temps, à la presse). Les perversions privées,  celles des psychopathes et les autres, sont bien les tares spectaculaires d’une société malade.

Le point limite, John Wessel

Le point limite, John WesselHarding a perdu sa licence de détective privé, il y a quelques années. Pour meurtre. Il a fait de la prison. Maintenant, il bosse pour Donnie Wilson, fait de petits boulots un peu en marge, un peu délicats. En ce moment, il espionne les mercredis soirs du docteur Rosenberg, dont la femme veut divorcer. Le problème n’est pas tant que le monsieur a une idée très hard core de l’infidélité conjugale (encore qu’on espère que tout le monde, lors de ces petites soirées, est effectivement consentant) – au contraire, ce sera très pratique pour le divorce. Non, le souci, c’est qu’il est trop perfectionniste. Il faut dire que le docteur est chirurgien esthétique. Alors s’il décèle le moindre défaut chez sa sublime femme (une trace de cellulite, des pattes d’oie), il la frappe, la brûle. Et Harding est un homme trop juste, trop intègre, pour ne pas se laisser entraîner, en prenant la défense d’Elenya Rosenberg, jusqu’au point limite: celui où tout peut basculer, et le ramener à ses vieux démons.

Chicago est prise dans l’hiver, la neige, le froid. Les personnages, eux, sont pris dans les sombres détours d’une intrigue retorse. Les morts se succèdent, plus atroces les unes que les autres. Et le passé qui n’a rien à faire là surgit quand même, où il n’était pas attendu, bien sûr.

John Wessel crée, avec le personnage de Harding, détective sans licence qui ne se décide pas à faire autre chose, qui ne peut faire autre chose, un personnage complexe et attachant. Une sorte de chevalier blanc comme on n’en fait plus, ni dur ni violent, mais que sa propre morale engage dans l’illégalité.

Au total, la lectrice se trouve plongée dans un polar honnête, très rivages/noir dans sa facture, peut-être pas d’une originalité fracassante, mais dont il est difficile de s’arracher avant le dénouement – un peu obscur, soit dit en passant: j’aime que les intrigues aient une solution nette.

Du tabac pour le puma, Juan Hernández Luna

Du tabac pour le puma, Juan Hernández LunaPar où commencer pour te parler de cette pelote embrouillée, dont tu ne parviendras pas, de toutes façons, à tirer un bel écheveau lisse et net?

Par des questions?
Reste-t-on un mari quand sa femme est partie? Reste-t-on magicien quand on ne fait disparaître que le contenu des bouteilles d’alcool? Reste-t-on pompier du moment que l’on garde l’uniforme? Qui gagnera le tournoi de dominos? Le tigre Diablo dévorera-t-il quelqu’un avant la fin du roman?

Par du suspens…
Ce roman te révèlera comment une grève de consommateurs d’électricité peut illuminer le quotidien… cependant que tu t’interrogeras sur les attaques de la Main furtive… et te demanderas si l’homme au pouce replié est bien mort…

Par des affirmations.
Au Mexique il y a des trafiquants d’immigrés clandestins. Au Mexique il ne faut jamais faire confiance aux hommes politiques. (J’aimerais vraiment beaucoup aller au Mexique.)

Et la magie, où est-elle? eh bien, peut-être dans le fait que tous ces éléments isolés rapportés dans de très courts chapitres (mettez dans le chapeau, secouez, c’est mélangé) construisent une véritable histoire. Je ne dis pas que quand j’ai refermé le roman, j’avais tout compris. Je dis que j’avais voyagé, et adoré le voyage.

Pendant la lecture, j’ai beaucoup pensé à Taïbo II, celui de À quatre mains ou Ombre de l’ombre, par exemple: pour la narration éclatée, la prégnance du passé dans un présent tortueux, les personnages excessifs, leur générosité et l’absurdité des leurs enquêtes. Et puis c’était facile, il y avait un appel du pied qui ne se dissimulait même pas, un vrai clin d’œil amical. Si je n’y avais pas pensé toute seule, j’aurais eu du mal à y échapper.

Mais Juan Hernández Luna a une voix, un regard très personnels: à la frontière entre réalisme et absurde, entre noir et poésie, entre tragique et comique. Sur cette frontière, Du tabac pour le puma est un roman qui, à de multiples niveaux, interroge  la validité du monde dans lequel nous vivons, et sa réalité. Oh, sans se prendre au sérieux. Avec humour et mélancolie. Et c’est beau.

Et c’est assez, car aujourd’hui je n’ai pas envie de faire une piteuse note de lecture sur un roman dont j’ai aimé les défauts autant que les qualités, et qui inaugure mon défi « Mexique » si favorablement.
Je vais seulement te conseiller de le lire.

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La crème du crime (tome II), Michel Lebrun et Claude Mesplède

La crème du crime, Lebrun & MesplèdeAnthologie de la nouvelle noire et policière française

Hélas, la médiathèque ne possède plus le tome un, probablement tombé en miettes. Doublement hélas, car non seulement j’aimerais lire plus souvent des anthologies aussi jouissives et complètes, mais « L’épopée du polar« , la préface des anthologistes, se trouve bien évidemment dans le premier tome.

Des nouvelles elles-même, je ne dirai pas grand chose: je suis trop flemmarde pour faire vingt-quatre notulettes de lecture, et n’ai pas envie de distribuer de bons points.  Pour résumer, elles sont,  au pire, très bonnes. Et en général, excellentes. Sur les vingt-quatre qui composent le tome deux, pas une ne m’a ennuyée, lassée, fait hausser les épaules ou parue dispensable.

Ce qui souligne, et c’est là que je voudrais en venir, le superbe travail réalisé par Lebrun et Mesplède. Pour autant que j’ai pu en juger, ils proposent un panorama d’une rare qualité. Avec un grand souci d’exhaustivité, ils rassemblent des nouvelles noires, policières, politiques, à chute, burlesques, en chambre close…

Les nouvelles sont groupées en cinq grandes époques: les ancêtres, les années 1900-1950, les années 1950-1967, les années 1968-1980, et les années 1981-1995. Sur le papier, l’évidence des césures chronologique saute aux yeux, mais elle garde également tout son sens à la lecture.

Par ailleurs, chaque auteur est présenté dans une courte notice: biographies et bibliographie succinctes, mais aussi considérations sur le style d’écriture, les genres privilégiés… En somme, largement de quoi approfondir, noter des noms, des titres – des fois que la lectrice paniquée voit sa pile ou sa liste à lire descendre en dessous des deux cent titres.

Au total, j’ai bien conscience d’enfoncer une porte grand ouverte,  avec bientôt une vingtaine d’années de retard, et sans avoir l’excuse de la jeunesse. N’empêche, il est bien agréable de se rendre compte par soi-même. Et puis maintenant, il y a des signes de piste que je saurai suivre les yeux fermés.

La fille de nulle part, Fredric Brown

La fille de nulle part, Fredric BrownGeorges Weaver travaille trop, boit trop, n’aime plus sa femme qui s’avachit lentement (et la faute à qui?), bref, il déprime gravement. Et part donc s’aérer  pour l’été au Nouveau-Mexique – Vi, sa légitime, devant le rejoindre un peu plus tard. Il loue une petite maison isolée comme tout près d’un bled minuscule, et ne tarde pas à s’ennuyer royalement, tout en continuant à boire avec application. Or, il se trouve qu’un crime a été commis huit ans plus tôt dans cette maison: une jeune fille venue de nulle part, Jenny Ames, y a été tuée par un homme parti nulle part. Un témoin oculaire, un cadavre, l’enquête n’a jamais pu aller plus loin.

Weaver la reprend, d’abord juste pour passer le temps, puis parce que son intérêt pour la mystérieuse Jenny tourne à l’obsession. Il reporte sur elle, morte depuis des années, l’affection et le désir frustrés qu’il ne trouve plus dans son couple. Se demande s’il ne devient pas fou. Se dit qu’il devrait arrêter de boire à chaque fois qu’il se cuite (c’est-à-dire souvent). Et fait de son mieux pour supporter l’envahissante Vi. Sauf qu’à se trop se pencher sur les ombres du passé, on risque de s’y laisser tomber.

Sur une histoire parfaitement circulaire, Fredric Brown brode la déchéance incrédule d’un homme qui, à trente ans et quelques, se retrouve prisonnier de la vie qu’il s’est choisie sans beaucoup y réfléchir. Hanté par la perspective terrifiante de se retrouver définitivement lié à une femme qu’il déteste, un travail qui ne l’intéresse pas, et aucune sorte d’avenir, Weaver fuit en avant, sans forcément bien s’en rendre compte.

J’ai lu le roman sans beaucoup m’y attacher, victime d’une quatrième de couverture particulièrement ignoble, jusqu’à l’accélération des derniers chapitres, haletante. Car c’est en bouclant la boucle que Brown donne toute sa mesure: il aide beaucoup le hasard pour finalement écrire un bouquin terriblement noir et glaçant.

Laissez bronzer les cadavres!, Jean-Patrick Manchette & Jean-Pierre Bastid

Laissez bronzer les cadavres!, Manchette & BastideDans un hameau paumé, en ruines, une « peintresse » à la gloire et à la peau fanées a invité de parfaits inconnus pour lutter contre l’ennui et l’aider à vider ses bouteilles de vodka. Il se trouve que certains d’entre eux sont venus braquer un transport de fonds (en lingots d’or). Arrive à l’improviste une femme recherchée par la police pour avoir enlevé son propre môme, avec ledit enfant et sa nounou. Et, sur leurs talons, deux gendarmes zélés.

Il y a ceux qui veulent l’or, ceux qui veulent se tirer, ceux qui n’aiment pas les flics, ceux qui essaient simplement d’éviter les balles, et d’autres qui s’installent là comme au spectacle. Et c’est vrai que ça a de la gueule: les balles sifflent, les cadavres s’empilent, les voitures flambent… il y a même un vrai feu d’artifice. L’Auvergne se transforme en far-west, avec une touche d’anarchisme je-m’en-foutiste et une vague aura de décadence.

Sous un titre qui sonne très « série noire », les auteurs écrivent à quatre mains un polar bien serré, bourré d’action, sanglant. Pile comme j’aime. Personne n’y est très sympathique, et c’est une bonne chose (du moins pour moi). Même le personnage le plus positif du roman (la jeune nounou) a sa part d’ombre, un instant à se faire des films guimauve à souhait comme au cinéma, le suivant à massacrer un truand romantique à coup de pierres… Et pourtant, personne ou presque n’y est franchement antipathique non plus: le but n’est pas de juger, seulement de raconter. Reste que malgré les hectolitres de sang répandus, Bastide et Manchette font le choix d’une fin un peu trop correcte à mon goût. Si ça ne finit pas mal pour tout le monde, ce n’est pas du jeu.