Archives de Catégorie: BLEU

Adieu poulet!, Raf Vallet

Adieu poulet!, Raf ValletDe temps en temps, j’aime m’offrir la lecture d’un bon vieux carré noir, tout plein de flingues, de coups qui tombent dur, et d’hommes à la virilité stéréotypée. Souvent des flics, même. Et assez incompréhensiblement* avec des famapoiles sur l’illustration de couverture. Mais j’assume.

Enfin, cette fois, il y a des acteurs connus et habillés sur l’illus. D’où tu tireras, si tu en as envie, la conclusion que Ventura bide en avant et Dewaere perplexe, tous deux en cravate, sont plus vendeurs qu’une blonde anonyme les fesses à l’air. Question de notoriété, probablement. Moi qui suis d’un naturel facile à contenter, les stratégies mercantiles des éditeurs m’enchantent.

Bref.

Soit un commissaire, Vergeat, un peu ripoux mais au fond très peu, pas plus sinon moins que tous ses collègues. Et voilà que c’est sur lui que ça tombe: accusation de corruption. Vergeat n’est pas décidé à se laisser faire. C’est un espèce de shérif, un flic qui travaille le flingue au poing, qui aime se mettre en danger pour la montée d’adrénaline que ça lui procure. Qui essaie, aussi, de combattre le crime, quand tout l’appareil policier et judiciaire, lui, semble consacrer ses efforts à emmerdrer les pauvres types, s’en mettre plein les poches, et empêcher l’opposition d’arriver au pouvoir. L’opposition… la gauche, hein? à cette belle époque où elle était une force d’opposition, presque une menace.

Alors si tous le lâchent, tant pis pour eux. Parce qu’il va s’en sortir.  Il va se barrer loin. Les mains pleines. En foutant un sacré brodel en ville. Et seuls les purs pourront venir lui chercher des poux, les autres trembleront en pensant à tout ce qu’il vaudrait mieux que Vergeat n’ébruite pas. Autrement dit, il est tranquille.

Si j’ai un reproche à faire à Vergeat, c’est son léger côté faux-cul. Il trompe sa femme presque à regret. Il est ripoux mais à peine, il insiste assez là dessus! Or, si tu n’aimes plus ta femme, tu divorces. Si tu es honnête, tu ne l’es pas à moitié. Pas plus que malhonnête, d’ailleurs. On peut ne pas exactement tracer sa frontière personnelle entre bien et mal en fonction des recommandations de la Loi et des convenances, l’amoralité ne me gêne pas. L’immoralité, davantage: j’aime que l’on choisisse son camp.

Pourquoi faire les choses à moitié, alors? Peut-être parce que les lecteurs n’étaient pas supposés prêts à lire profession de foi aussi amorale. Peut-être parce que Vallet n’était pas prêt à l’écrire. Tant pis. Reste une peinture féroce des magouilles mercantico-politicardes d’une ville de province et de ses méprisables élites, un roman plein d’action et de coups fourrés, quelques pages haletantes.

Hé, j’avais parlé de Carré noir, n’est-ce pas? C’en est un bon.

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* incompréhensiblement, parce qu’il n’en est est nullement question dans le bouquin.

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Jack Mongoly, Guillaume Nicloux

Jack Mongoly, Guillaume NiclouxÀ une époque de ma vie où j’allais beaucoup au cinéma, j’avais vu, bien par hasard d’ailleurs, Une affaire privée de Guillaume Nicloux. C’était merveilleusement glauque et retors. J’avais adoré. J’avais appris ensuite qu’il était écrivain. Enfin, qu’il était aussi écrivain. Certaines personnes sont douées. Mais comme le hasard guide mes lectures, il m’a fallu attendre toutes ces années avant de poursuivre l’expérience.

Il m’est arrivé une ou deux fois de lessiver le parquet. Je n’ai jamais lavé les rideaux et je vide mes cendriers une fois par semaine. J’ai une bouteille de rhum sous le bureau et une revue pornographique dans le premier tiroir de droite. J’ai trouvé ça drôle au début.

J’ai choisi la vie que je mène et mon seul souhait est de rester libre. Travailler quand j’en ai envie. Parfois j’aimerais rester au lit toute la matinée, ne rien faire pendant une journée entière. J’ai pas de temps à perdre, j’en ai pas non plus à gagner. J’ai pas d’autre ambition que vivre simplement. Je ne regrette pas mes six années d’études supérieures en ornithologie et ethnographie des peuples et civilisations d’Amérique du Nord.

Jack Rudy-Bill a bientôt la quarantaine. Il est inscrit dans une agence matrimoniale. Il a quelques amis, un peu vagues, quelques habitudes. Il est seul. Il est détective privé. Pas débordé de travail. Et il doit retrouver une jeune fille, Vicky, 22 ans, trisomique. Évaporée, peut-être.

Une disparition, un privé, une enquête: ne t’y fie pas, ceci n’est pas un roman policier. Pas même un roman noir. C’est une errance pleine de questions, hallucinée, de plus en plus à mesure que l’enquête n’avance pas, s’embrouille, que les explications plausibles se perdent. Un « polar métaphysique » dit l’éditeur. S’il y tient. De toutes façons, ça ne veut pas dire grand chose. La lectrice, elle, se laisse porter. Peut-être parce que tout ceci a un effet vaguement hypnotique. Peut-être aussi parce que l’écriture de Guillaume Nicloux, sèche, détachée, la fascine bizarrement. Elle n’établit pas de distinction claire entre action et réflexion, observation et fantasme.

Est-ce un bon roman? Non, à mon avis, non. Trop confus pour cela – et c’est d’autant plus surprenant que je connaissais une toute autre facette de l’auteur. Et pourtant, il a un grand charme, peut-être parce qu’il est si déroutant. Je lirai d’autres romans de Nicloux. Dans quelques années, probablement…

A la pointe de l’épée, Ellen Kushner

A la pointe de l'épée, Ellen KushnerSaint-Vière est le bretteur le plus à la mode des Bords-d’Eau. Probablement le meilleur, aussi. Il ne fait pas les mariages, il se bat pour tuer: c’est sa forme d’honneur, et aussi de liberté.

(…) le bretteur avait le respect de soi d’un artiste, la vanité d’un amant.

Ellen Kushner construit une ville dichotomique, nettement partagée entre opulence sur la Colline aérée et Bords-d’Eau mal famés où vivent des pauvres peu tenus de respecter les lois: pour sordide qu’elle soit, c’est leur liberté. Rien d’idéal là-dedans, mais que dire de la Justice qui a cours sur la Colline des nobles et des nantis? Elle est, très exactement, ce que l’argent peut acheter. Et notamment, elle autorise à acheter les services des bretteurs, qui vident les querelles de leurs employeurs à la pointe de l’épée. Mais les bretteurs sont des mercenaires: ni des employés, ni des pions, ils sont une puissance farouche et indépendante. Or, face aux puissances de l’argent, l’habileté ne suffit pas, il vaut mieux disposer d’atouts cachés: je te laisse découvrir lesquels.

A la pointe de l’épée est un roman remarquablement écrit, dans une langue riche, travaillée, qui m’a souvent arrêtée dans ma lecture pour mieux en savourer des passages. Mais c’est aussi, et cela m’a peut-être frappée encore davantage, un roman écrit certes du point de vue du narrateur omniscient (en style indirect libre, me semble-t-il, mille excuses, mes cours de français sont loin), mais surtout qui change constamment de point de vue. Là où le narrateur attend généralement la fin d’un chapitre, ou au moins d’une sous-partie, pour détourner son attention d’un personnage et passer à un autre, Ellen Kushner saute sans cesse de l’un à l’autre, peint chaque scène de plusieurs points de vue. Tu pourrais croire que cela embrouille et donne le tournis: point de tout. C’est fort bien fait, et une lectrice attentive s’y retrouve parfaitement. Mais cela bouscule la lecture, dans le meilleur sens du terme. Impossible de se laisser porter, il faut y faire un effort.

Et pourtant, cela se lit d’une traite. Des épées, des personnages plus grands que nature, des sensibilités à fleur de peau, des machinations retorses… Il y a là tout ce qu’il faut à un roman d’aventures: urbaines et sans capes, mais je sais m’en passer.

White teeth, Zadie Smith

White teeth, Zadie SmithLe roman avait beaucoup fait parler de lui à sa sortie, il y a bientôt dix ans, sans me donner envie de le lire. Je dois avoir un compte à régler avec les nouveautés. Freudien. Bref. Je vais à présent être en mesure de briller dans les salons avec le roman dont on parlait il y a dix ans, et c’est ça qui compte.

White teeth, ça raconte des histoires de dents, quoique assez peu, en fait. Surtout des histoires de famille, de secrets de famille, d’arbres généalogiques. De la difficulté qu’il y a à trouver une continuité dans l’immigration, des souffrances de la recherche d’identité, des religions que l’on  renie et de celles que l’on se choisit. Du manque de place, d’air, d’écoute, de sincérité. De secondes chances, de secondes générations.

Et pourtant, je n’ai pas aimé. En réalité, pire que ça, je me suis ennuyée, plus ou moins gravement, pendant quasiment toute ma lecture. Un peu la faute aux personnages, tellement inconséquents, de mauvaise foi, lâches et prétentieux. On peut difficilement reprocher à Zadie Smith de verser dans les bonnes intentions gentillettes: à croire qu’elle veut jouer à la grande cynique. Or je pense qu’une écrivain doit aimer ses personnages, même et surtout s’ils sont sales, bêtes et méchants. Si elle les méprise, comment peut-elle espérer que la lectrice s’y attache?

Oui mais l’histoire, me diras-tu? Les personnages ne font pas tout, une bonne histoire peut rattraper bien des défauts! Hélas, dans le genre de la fresque transgénérationnelle, cela fait longtemps que l’on fait bien mieux. Et l’auteur est tellement prévisible que tous les indices plantés pour préparer un retournement de situation quelques années plus tard sont immédiatement éventés. Il aurait fallu pour me surprendre que l’homme exécuté pendant la guerre soit bien mort, que Machine ne tombe pas amoureuse de Machin, etc. etc.

Et puis sur le dernier chapitre, alors que l’auteur tricote depuis des centaines de pages pour nous offrir un final apocalyptique (au moins!), la lectrice bien déçue n’a droit qu’à un pétard mouillé. Ce n’est pas forcément un hasard: cette galerie d’occasions ratées et d’espoirs déçus n’appelait peut-être rien d’autre. Mais enfin, c’est malgré tout une fin qui sent l’écurie. Bof.

Le bon côté, c’est que j’ai dû galérer sur l’argot de la VO, et j’aime assez être secouée dans mes automatismes de lecture. Et puis le livre, qui est très gros, est écrit tout petit: j’adore. Cela fait partie du contrat que j’ai passé, toute petite, avec les livres – à l’époque où je dévorais les livres de poche de ma mère. Ceci dit, j’aurais mieux faite de relire Guerre et paix

Ordo, Donald Westlake

Ordo, Donald WestlakeIl y a seize ans, Ordo a épousé Estelle. Mais belle-maman les a bien vite retrouvés, et a fait annuler le mariage, car Estelle était mineure. Ordo a repris sa vie, dans la Marine, et a plus ou moins oublié l’histoire. Et puis il apprend par hasard qu’Estelle est devenue Dawn Devayne, star de cinéma et fantasme vivant. Une femme qui n’a plus rien à voir avec son ex-femme. Et il part à sa recherche, pour comprendre. Et peut-être pour retrouver Estelle.

Ordo est un très court roman, une novella en fait. Dont je ne sais que dire, tant il est d’une simplicité, d’une épure bouleversantes. Il parle de mémoire et d’identité. De ce que l’on désire et de ce que l’on y sacrifie. D’honnêteté. De cette foutue recherche du bonheur.

C’est mélancolique et percutant. Aussi parfait qu’une telle histoire peut l’être.

Couché dans le pain, Chester Himes

Couché dans le pain, Chester HimesLe révérend Short carbure aux herbes sauvages: alcool de pêche et laudanum assurent les uns, opium et cherry brandy affirment les autres. Toujours est-il qu’un petit matin, à la veillée funèbre de Big Joe Pullen (musique, alcool, jambon grillé et femmes habillées comme des actrices hollywoodiennes), il se penche trop par la fenêtre et dégringole… dans un grand panier de pain frais. Pour le révérend de l’Eglise de la Sainte-Culbute, être ainsi sauvé par le corps du Christ, cela fait sens. Mais quand il remonte dans l’appartement et explique aux autres ce qu’il s’est passé, tout le monde s’agglutine à la fenêtre et voit, sur le trottoir, un homme couché dans le pain, un couteau dans le cœur.

Ce sont Ed Cercueil et Fossoyeur, les flics noirs de Harlem, qui mènent l’enquête. Et c’est, comme toujours avec ce duo terrible, drôle et violent, amer et triste. Un roman qui est surtout une peinture sociale peu flatteuse  de Harlem, mais qui s’attache, l’air de rien, à dénicher des pépites bien cachées sous la crasse, le clinquant, les mensonges et les mauvaises manières.

Un extrait? Un extrait.

Ils demeurèrent un moment silencieux, à regarder la foule qui déambulait sur les trottoirs dans le crépuscule.
C’était la rue des paradoxes: on y voyait des jeunes filles-mères allaitant leurs bébés, se nourrissant d’espoir; des gros gangsters noirs circulant les poches bourrées de fric dans leurs gigantesques cabriolets aux couleurs éclatantes, en compagnie de leurs poufiasses de grand luxe. Des ouvriers éreintés par leur journée de travail, les épaules collées aux murs des immeubles, profitaient de ce que leurs patrons blancs ne pouvaient pas les entendre pour discuter à haute voix. De jeunes voyous, qui se réunissaient pour aller rosser une autre bande, fumaient de la marijuana afin de se donner du courage. Tout le monde cherchait à fuir les pièces minuscules où l’on étouffait, dans l’espoir de trouver quelque soulagement dans la rue; mais celle-ci était rendue plus étouffante encore par les gaz d’échappement des voitures et par la chaleur qui rayonnait des murs et de la chaussée de ciment.

La forme de l’eau, Andrea Camilleri

La forme de l'eau, Andrea CamilleriSicile, fin de vingtième siècle. Au Bercail (une dénomination qui ne manque pas de sel quand on sait ce qu’il s’y trouve), deux « opérateurs écologiques » (une dénomination qui ne manque pas de paillettes pour des géomètres reconvertis en éboueurs) tombent sur le cadavre de l’ingénieur Luparello (une dénomination qui ne manque pas de surprendre pour un homme politique mafieux). Le commissaire Montalbano est chargé de boucler le dossier: le coeur du monsieur n’a pas résisté à une étreinte amoureuse, ce sont des choses qui arrivent, le fait qu’il fasse de la politique ne doit pas aller faire imaginer des complications sordides. Ou bien?

L’eau n’a pas de forme intrinsèque: seulement celle que son contenant lui donne artificiellement. L’enquête de Montalbano, c’est de la physique des fluides appliquée au crime. Mais ce n’est là que le prétexte. Ce qui compte, c’est de montrer les fils qui tiennent une société gangrenée par la mafia.

À peine libérés de la paralysie qui les avait saisis quand ils avaient identifié le mort, ils s’étaient mis d’accord: avant même d’avertir la loi, un autre appel était nécessaire. Le numéro du député Cusumano, ils le connaissaient par cœur et Saro le composa, mais Pino ne le laissa même pas sonner une fois.
— Raccroche tout de suite, ordonna-t-il.
Saro obtempéra par réflexe.
— Tu veux pas qu’on avertisse?
— Réfléchissons-y un moment, réfléchissons bien, l’occasion est importante. Toi comme moi, on sait tous les deux que le député est une marionnette.
— Ça veut dire quoi, ça?
— Que c’est une marionnette entre les mains de l’ingénieur Luparello, qui est, ou plutôt était, tout. Luparello mort, Cusumano n’est plus rien, un moins que rien.
— Et alors?
— Alors, rien.
Ils se dirigèrent vers Vigàta, mais au bout de quelques pas, Pino arrêta Saro.
— Rizzo, dit-il.
— Moi, à celui-là, je lui téléphone pas, ça me fout la trouille, je le connais pas.
— Moi non plus, mais je l’appelle quand même.

Malgré tout l’intérêt de cette analyse sociale et les rebondissements de l’enquête, je n’ai pas vraiment accroché à l’histoire. Pas même à cette langue tant vantée qui signe l’écriture de l’auteur. Peut-être parce que les choix du traducteur, qui transpose les tournures éminement siciliennes en régionalismes fleurant bon le Sud, du coup ne m’ont pas interpellée: je me sentais trop chez moi pour y faire vraiment attention. Ceci dit, la préface de Serge Quadruppani, qui expose longuement la genèse de cette traduction, est absolument passionnante et éclairante. Et suffisament inhabituelle pour être signalée.