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The Grifters (les Arnaqueurs), Stephen Frears

The Grifters de Stephen FrearsIl y a quelque temps déjà, Ekwerkwe nous avait part de sa lecture de The Grifters de Jim Thompson. Je reviens dans le bac à sable avec l’adaptation cinématographique de cette œuvre par Stephen Frears, qu’il réalisa dans la foulée des Liaisons dangereuses.

[Avertissement] Ce billet dévoile en détail les éléments de l’intrigue du roman et du film, si vous ne souhaitez pas en savoir davantage je vous conseille de lire plutôt le billet d’Ekwerkwe, et bien sûr de lire le roman avant de voir le film.

Stephen Frears, pour l’occasion, a réuni de très bons acteurs superbement dirigés: John Cusack (Roy Dillon), Anjelica Houston (Lilly Dillon) et Annette Bening (Myra Langtry, et non Moira comme dans le livre).

Split-screen

Le film commence sur un split-screen (on peut voir ici la signature du producteur, Martin Scorsese qui utilisa avec beaucoup d’adresse ce procédé dans le montage du film de Woodstock de Michael Wadleigh) où l’on voit simultanément Roy, Lilly et Myra, lunettes noires sur le nez, qui se dirigent vers leur lieu de « travail ». Ce parallèle établit d’emblée le lien apparent entre ces trois personnages : l’arnaque.

Le scénario et son découpage sont bien pensés d’autant que c’était un pari audacieux d’adapter ce roman: l’histoire privilégiait la psychologie au détriment de l’action et le film aurait pu être un peu mou, un peu linéaire. Aussi Wastlake, le scénariste, a retranché quelques scènes digressives qui aurait pu faire traîner en longueur le film. Si le spectateur est bien tenu en haleine, les lecteurs de Thompson seront eux un peu déçus: l’histoire avec Carol est expédiée (ce qui en fait un personnage de 3e ordre), Roy envisage seulement de trouver un vrai travail (alors qu’il est embauché dans le roman, ce qui en fait un réel projet de rédemption et non une simple intention) et l’histoire d’amour entre Myra et son fermier est entièrement revisitée (il faut dire qu’il y avait des zones d’ombres dans le livre, notamment sur les activités frauduleuses qu’ils menaient ensemble). Le film passe très rapidement sur le début du roman, et au bout d’un quart d’heure Roy est déjà sorti de l’hôpital. Le film se concentre donc à construire l’intrigue pour mieux la dénouer ce qui est somme toute l’efficacité que le spectateur attend d’un film noir.

Le film est sombre certes, mais je l’ai trouvé trop « propre », trop lisse par rapport au roman. Un exemple qui m’a frappé: les fluides. Dans le roman de Jim Thompson, les fluides corporels (vomi, sueur, urine, sang) apparaissent souvent comme un leitmotiv somatique qui, outre la manifestation des coups durs du milieu, souligne toute la crasse morale et psychologique qui recouvre les personnages. Ainsi Roy vomit plusieurs fois sa bile en abondance au début du roman (ce que ne fait pas John Cusack). C’est la conséquence bien sûr du coup de batte dans le ventre. Cette bile qui s’épanche c’est bien sûr sa vie en train de filer, mais c’est aussi l’expression d’un dégoût de sa propre existence, d’un mal-être plus profond et larvé (que l’on saisit mieux à la fin). Simple fantasme de purification ou désir de s’extirper soi-même de son corps, de s’évacuer soi-même par les flux corporels, les fluides ne sont pas simplement là pour servir de cliché à la noirceur mais sont porteurs de sens.

Étude comparée de scène.
Concernant les fluides, il y a une scène que j’ai trouvée assez ratée dans le film, c’est celle de la correction qu’inflige le bookmaker Bobo à Lilly.

Dans le roman: rappel.
Bobo demande à Lilly dans la voiture si elle a un pardessus pour rentrer chez elle. A sa réponse négative et apeurée (« Une douleur sourde lui serra les entrailles« ), il se propose de lui prêter le sien. Après avoir bousculé Lilly dans la chambre d’hôtel, Bobo prépare lui-même une serviette de bain qu’il garnit d’oranges comme pour un sac. Elle sait le but de sa manœuvre : ces oranges, sur la victime, « pouvaient produire un effet comparable à un lavement ou d’une douche de chaux vive« . Elle sait donc qu’avec cette punition, elle joue à pile ou face avec sa vie. Il se tient derrière elle et finalement laisse tomber les oranges. Il se « contente » seulement de la faire tomber par terre, de la chevaucher (histoire de montrer qui est le dominant) et de lui brûler la main avec une cigarette.

« Un ailleurs infini, une infernale éternité. Aucune issue. Aucune rémission. Elle ne pouvait hurler. Il était impensable même de gémir. La vie était dure, fallait tout endurer. Il n’y eut qu’un répit possible, surgi du plus profond de sa propre petite personne. Bouillante, l’eau jaillit de ses entrailles, se déversant en un flot ininterrompu.« 

Elle s’éponge grossièrement dans la salle de bain, « l’imperméable cacherait les vêtements souillés. » Il discute ensuite sereinement, comme si de rien était. Il lui demande si elle lui pique beaucoup de fric. Elle a l’intelligence de ne pas nier mais minimise les sommes en soulignant qu’en veillant au grain pour elle-même c’est comme si elle le faisait pour lui. Sitôt la conversation finie, elle prend congé, enfile le pardessus et s’en va. « Un peu d’urine lui coula le long des jambes, elle en ressentit une démangeaison, un léger picotement ainsi qu’une moiteur désagréable dans les chaussures« . A peine rentrée à la maison, elle se hâte d’aller à la salle de bain en se déshabillant.

« Elle s’y enferma, s’agenouilla et s’inclina au-dessus de la cuvette des WC comme devant un autel, son corps tout entier fut alors secoué par un profond sanglot. En proie à l’hystérie, pleurant et riant à la fois, elle se mit alors à vomir« .

Dans le film.
Bobo l’emmène chez lui. Il l’a fait entrer dans une chambre, et après lui avoir donné un coup de poing, il lui demande d’aller chercher une serviette. Il allume un gros cigare et lui demande de mettre les oranges dans la serviette et de raconter le « coup des oranges ». Lilly s’exécute, elle le lui explique tout en bégayant de manière convulsive, sans pouvoir finir, tétanisée par la peur. Il lui demande ensuite d’apporter la serviette (scène lente où sa caméra suit la serviette). Il lui fait juste peur de face en criant et en lâchant la serviette. Il l’a fait tomber, la chevauche et lui brûle la main avec son gros cigare tandis qu’elle hurle. Puis se relevant, il lui dit : « Allez relève-toi, vas-te nettoyer [la main], l’imper est sur le meuble« . Elle réapparaît en portant l’imper sur sa terrasse pendant qu’il gobe le jus d’une orange en la pressant de ses deux mains (un peu facile comme image). Ils discutent puis elle s’en va et la scène s’arrête ici.

La difficulté dans cette scène est d’expliquer au spectateur l’effet que peut produire les oranges sur leur victime. Cette explication est absolument nécessaire au suspens : Lilly ne risque pas simplement d’être rossée, elle peut y laisser la peau. Dans le livre cette explication était implicitement donnée à travers un discours indirect libre qui explorait les pensées de Lilly. Dans le film, c’est Bobo qui l’oblige à expliquer tout en lui faisant préparer son propre instrument de torture. Ce procédé est assez proche de celui du livre et même accroît la tension dramatique. Ce qui ne va pas avec la psychologie du personnage, je trouve, c’est que Lilly laisse éclater sa peur pendant son explication. Dans le roman, elle a peur mais tâche de n’en rien faire paraître : il ne faut pas faire aveu de faiblesse quand le chien s’apprête à vous mordre, aussi elle sait qu’elle ne peut même pas gémir. Elle retient tout ce qu’elle peut avec un certain stoïcisme: « La vie était dure, fallait tout endurer« . Cette urine qui se répand, c’est la peur retenue qui se déverse quand elle ne peut plus être contenue, quand le corps cède alors que l’esprit lutte toujours pour résister. Cette miction alors salvatrice, tout comme les pleurs et le vomi dans la cuvette des toilettes, c’est une manière à eux se prouver que l’esprit est plus fort que le corps. Frears fait tout autrement, ce qui modifie énormément la psychologie de Lilly : il décale l’instant de la peur avant et pendant l’action punitive. Et une fois la punition passée elle semble soulagée. Ce qui conduit d’ailleurs à une incohérence dans le script. Dans le roman, Bobo lui propose l’imperméable dans l’idée d’accréditer sa mise en scène avec les oranges, une manière de faire croire qu’il va vraiment passer à l’acte, qu’il va mettre la vie de Lilly dans une balance. Ce qu’il ne fait pas en se contentant simplement de l’effrayer en lui montrant de quelle extrêmité il est capable pour sauvegarder ses intérêts. Elle part tout de même avec son imper pour cacher son pantalon auréolé. D’une certaine manière Bobo participe implicitement à l’aider à cacher sa peur, à la corriger sans trop l’affaiblir, il la traite comme une bête mais lui permet de retourner chez elle en conservant sa dignité. Dans le film on peut se demander alors pourquoi elle revêt cet imper : elle n’a ni blessure, ni pantalon auréolé, rien à cacher… Dans la logique de la mise en scène elle n’aurait pas dû partir avec le pardessus.

Dernière discussion entre Lilly et Roy

D’une manière générale Frears a prêté un peu plus de sentiments, plus de faiblesses que les personnages semblent en avoir dans le livre. La scène finale dans le film m’a un peu déçu car Lilly s’attarde longuement à exprimer sa douleur sur le corps agonisant de Roy, elle rassemble enfin l’argent, passe dans la cuisine pour se rafraîchir puis s’en va toujours en sanglotant. Dans la scène suivante on voit sa silhouette dans l’ascenseur qui descend puis en sortant on voit son visage impassible et froid.

Pour rappel dans le roman elle est d’abord « ébahie » et « sidérée« , puis tout lui semble clair, elle calcule que la police pensera qu’il venait d’être tué par Moira, ensuite elle sanglote sans retenue mais cela ne dure pas puis elle se met à rire en se moquant de « cette chose qui gisait à ses pied« ).

Cette exagération des émotions de Lilly dans le film vise avant tout à provoquer de l’empathie chez le spectateur (la tragédie d’une mère qui vient de perdre son fils par sa faute) alors que le roman justement termine sur une absence d’empathie de cette mère pour son fils et du lecteur pour Lilly. L’amoralité, la noirceur du roman vient en grande partie de la froideur calculatrice, de la posture cynique de cette femme qui n’est même plus une mère, même plus une femme, qui est tout juste une morte vivante.

La descente de l'ascenseur

Après coup je me dis qu’il aurait mieux valu que le scénario soit confié à David Lynch qui, je pense, aurait conservé du roman cette noirceur de l’âme.

J’ai « l’air » de ne pas avoir aimé le film mais c’est totalement faux. C’est un très bon film, avec une belle photo, un bon scénario, une bonne mise en scène, des acteurs au meilleur de leur forme… Les adaptations, qui sont une lecture subjective d’une œuvre, prêtent plus facilement le flan aux critiques qui ne peuvent s’empêcher de les comparer avec les œuvres dont elles sont issues, alors qu’il faudrait juste les voir comme des œuvres nouvelles… Je n’ai hélas pas échappé à cet écueil.

Sébastien.

# Lectrices #

  

         ‘ Is your book any good ? ’
         ‘ It’s different. ’
         ‘ Good and dirty ? ’
         ‘ Dirty enough. ’
         ‘ Then why don’t you read it ? ’
         ‘ And shut the fuck up. ’
         ‘ Right, ’ Renda said, ‘ and shut the fuck up. ’

Elmore Leonard, Mr Majestyk      

Point Oméga, Van Vogt et Schmitz

En fouillant dans mes cartons de livres je suis tombé par hasard sur cette revue SF de juillet 1966 intitulée Galaxie. Le nom familier de Van Vogt figurant sur la couverture, l’idée de pouvoir ramener une pépite d’un autre temps dans le nid finirent par me convaincre de lire la première nouvelle…

Point Oméga (titre repris plus je pense tard sous le nom Alpha et Oméga, un recueil de nouvelles publié chez Masque SF) est un court roman – ou une longue nouvelle, la frontière est ténue –  écrit à quatre mains par A.E. Van Vogt et James H. Schmitz en 1965 (quinze ans après le succès d’A la poursuite des Slans) sous le titre Research Alpha, 1965.

Le Dr. Gloge, un scientifique du Centre de Recherche Alpha, travaille sur la « Stimulation Point Oméga », un projet visant à augmenter de façon très accélérée le processus d’évolution d’une espèce. Ses travaux d’expérimentation sur les animaux se révèlent être un désastre. Pensant que cet échec est lié à la nature primitive du cerveau de ses cobayes, il décide en secret d’expérimenter son sérum sur deux sujets humains, Barbara et Vince, qui travaillent au centre.

Le récit s’applique à retracer l’évolution de cette expérience en focalisant sur la personne de Barbara. John Hammond, l’assistant du directeur pour lequel elle travaille, découvre rapidement le pot au rose et tente de mettre fin à l’expérience. Mais Barbara, consciente d’être le cobaye du Dr. Gloge, met tout en œuvre pour qu’il poursuive son expérience. Barbara, au fil des injections, acquiert d’étranges pouvoirs mentaux (la télépathie, le contrôle et la projection mentale, etc. ) qui vont lui révéler petit à petit ce qu’elle ignorait jusqu’à présent. On apprend avec elle que des extraterrestres, dont Hamond et son assistante Helen sont des agents, ont « ensemencé » notre planète afin de contenir l’évolution de l’espèce humaine pour s’assurer qu’elle ne leur portera jamais ombrage technologiquement. La fin du roman est une course poursuite dont les enjeux s’avèrent très rapidement cosmiques.

Le dénouement, une sorte de pirouette d’auteur un peu facile (mais l’était-elle en 65 ?), m’a déçu. Certains passages m’ont paru vraiment confus au regard, par exemple, de la clarté des explications « scientifiques » sur le point Oméga. J’ai trouvé cependant quelques bonnes idées de mise en scène, un rythme varié dans le déroulement des événements.

Je pense que le format étriqué de la nouvelle a desservit ce scénario dont la complexité méritait sans doute un peu d’épaisseur pour emporter l’adhésion du lecteur.

En me penchant par la suite sur la biographie de Van Vogt et notamment sur sa relation consommée avec la Dianétique et son fondateur, Ron Hubbard, je n’ai pu m’empêcher de percevoir en filigrane et de manière maladroite un fond idéologique teinté de prosélytisme, ce qui laisse évidemment un arrière goût amer à la lecture.

Grande déception, car en trouvant ce petit opuscule j’espérais vraiment amener un truc sympa dans le nid. Pour ma peine, je ferai un billet sur son premier roman, A la poursuite des Slans, que j’avais beaucoup aimé.

Sébastien,
Découvreur de pépites… en chocolat.

La lectrice, Madeleine Lesage

La lectrice, Madeleine Lesage

La lectrice, Madeleine Lesage

« La Femme est pour moi la mémoire du temps, incrustée dans la matière.
Ses formes oniriques transcendent l’existence; elles sont porteuses de rêve et de vie.
»
Madeleine Lesage

D’aucuns ont du remarqué cette paisible scène de lecture qui orne le fronton du nid d’Ekwerkwe. La scène hélas est maintenant tronquée (elle ne l’était pas dans l’ancien nid) : la faute aux outils obstinés qui ne se mettent pas au service de l’imagination et du vagabondage.

Cette toile est l’œuvre de la canadienne, Madeleine Lesage *, céramiste et artiste peintre. Ses tableaux et ses peintures sur céramique sont des invitations à la rêverie, à la méditation, au repos. Une rêverie féminine toute personnelle, car l’univers de Madeleine Lesage est avant tout peuplé de femmes, de jeunes filles, souvent dans des postures contemplatives et pensives… La naïveté de ses traits et son utilisation des couleurs – qui font quelque peu penser à Gaugin – donnent une sensation de douceur, de merveilleux.

Puisque Ekwerkwe m’a gentiment invité à venir jouer dans son bac à sable et puisque cette toile m’a beaucoup inspiré, je vais vous proposer une lecture libre, complètement personnelle et vagabonde de ce tableau, La lectrice.

Sébastien, joueur des bacs à sable.

* Deux sites à visiter : l’ancien où figure ce tableau et le nouveau.

*     *     *

« Un temps. Un lieu.

– Où sommes-nous et en quelle saison ?

Peu importe le lieu. Ce lieu est celui du retrait, de l’écart, une clairière bordée d’arbustes, n’importe laquelle fera l’affaire. Les rayons du soleil doivent impérativement percer la voûte végétale. Ce lieu c’est l’orée de la forêt où l’or enlumine les charmes, par petites touches.

Peu importe la saison : des jeunes feuilles vert anis frémissent au printemps, l’herbe semble avoir revêtu sa parure de feu de l’été, des oiseaux s’envolent comme des feuilles d’automne et certains arbres portent déjà la nudité austère de l’hiver. Ce pourrait être n’importe laquelle, ou les quatre saisons réunies en même temps. Réunies dans le livre. La saison, c’est le temps de lire.

Une fille.

– Qui est-ce ?

Peu importe son nom. Les noms qu’elle porte sont aussi nombreux que les feuilles des arbres qui bordent cette clairière, aussi il serait vain de lui n’en donner qu’un. Même si son nom ne sera pas prononcé dans le livre elle sait qu’elle peut s’habiller de tous les noms majuscules du livre. Son nom importe moins que l’absence qu’elle impose, sur ce banc, à l’orée de la forêt.

– Quel âge a-t-elle ? Elle a l’air jeune…

Elle n’a pas d’âge, sinon celui d’aimer lire. Car c’est une lectrice. Elle lit.

Elle lit. Sa tête est inclinée sur le côté. Son cou est une offrande à la douceur du vent. A-t-elle cette générosité d’offrir son épaule aux oiseaux ? Les invite-t-elle, eux aussi, à parcourir le paysage du livre depuis ce blanc Aréopage, ce perchoir claviculaire où les oiseaux peuvent se nicher à chaque arrêt aux pages ?

Ces longs cheveux, rassemblés d’un même côté pour ne pas obstruer la lecture, accentuent et prolongent cette inclinaison d’une légère ondulation. Les lectrices aiment parfois cacher leur visage dans l’épaisse forêt de cheveux qui le borde. Leurs lianes invitent alors le livre à se perdre avec elles dans la touffeur de cette jungle. Elle non. Avant de lire, elle exécute un balancement sec de la tête qui ordonne les cheveux sur le côté qu’elle a choisi. Ensuite lentement, sa main de nacre se transforme en peigne qui rabat les mèches rebelles et les lisse pour former cette cascade figée. Il suffit qu’elle hoche légèrement la tête pour mettre à mal ce complexe édifice. Aussi elle choisit par ce geste d’être la lectrice immuable.

Elle lit. Sa tête est inclinée…

Est-ce pour marquer physiquement l’inflexion de ces lignes qui défilent sous ses yeux ? Est-ce pour rapprocher son oreille du livre afin qu’il lui murmure son cursif secret ? Ou au contraire lève-t-elle l’oreille pour écouter le chant de l’oiseau ? Est-ce pour ne pas avoir trop de hauteur – de vertige – par rapport au livre, pour recueillir avec humilité les mots qu’il lui envoie d’en bas ?

Elle lit. Elle a les yeux mi-clos, mais on le devine ce n’est pas le sommeil qui entrebâille ses persiennes, ni le soleil. Le peintre a ce même plissement d’yeux, celui qui consiste à se débarrasser des scories, des détails superflus qui parasitent le tableau, pour ne garder sur la toile rétinienne qui tapisse ses yeux qu’une image épurée de la composition : les lignes de force qui lacèrent la toile ; l’ombre et la lumière essentielles au tableau.

Elle lit. Elle a les yeux mi-clos. Elle perçoit simultanément l’ombre intérieure sous ses paupières de velours et la lumière du jour que caresse son iris. Sur cet écran personnel où jouxtent ces deux plans elle laisse s’imprimer et le travelling des phrases – ce galop obstiné – et la rêverie libérée des mots, quand ceux-ci, les mots, telles des cosses de petits pois, déchirent leur fine enveloppe et laissent échapper des images, ces billes folles qui viennent rouler sous les paupières.

En haut l’extravagante danse des oiseaux, en bas la course effrénée des chevaux.

– Cette lectrice… est-elle un écran sur lequel le livre vient se projeter ?

Si l’on devait situer cette scène au cinéma, elle serait partout à la fois : l’écran écrin qui reçoit la lumière, le faisceau – ce crin lumineux – qui balaye l’écran, la lumière qui emprunte le chatoiement des couleurs à la pellicule, le secret réalisateur tapi dans l’ombre de ses marionnettes, l’actrice qui incarne la chair incarnat, la spectatrice immobile et silencieuse. Elle est aussi et surtout cette noire obscurité qui enveloppe le tout.
Elle lit. Sa tête inclinée, bienveillante et songeuse, sur le centre de ce monde : le livre. Un gros livre bleu à la couverture cartonnée, rigide. Ni vraiment posé sur ses genoux, ni totalement suspendu dans le vide, mais maintenu dans un entre-deux. Placé non loin de la palpitation du cœur, balancé par son souffle qui s’échappe de la cage thoracique – ces lentes inspirations qui scandent le roulis des pages, ce cœur qui bat : au rythme du livre répond le rythme du corps.

Est-ce la fille qui tient le livre contre elle ou est-ce le livre qui se blottit pour l’écouter ? Lequel des deux plonge son regard dans la lecture de l’autre ? Qui peut dire ici quel est l’objet ou le sujet de cette tendre et attentive étreinte ?

Elle lit. Ses deux mains tiennent le livre : l’une, ouverte, le supporte ; l’autre, fermée, le saisit. S’agrippe-t-elle au livre comme un alpiniste en détresse à sa saillie ? L’empoigne-t-elle pour l’empêcher de battre des pages et s’envoler, comme ces oiseaux que le vent semble agiter. Quelle force, magnétique ou magique, les relie et les éloigne ? Alternativement. Ni réellement fusion, ni complètement scission, un aller-retour inimaginable entre les deux états, terrae incognitae de la physique.

Elle lit. Ses mains tiennent le livre. Ou bien est-ce le livre qui s’est posé sur ses mains ? Blotti contre son corps, ce chat familier réclame la tendre caresse de sa maîtresse – échange sensuel – les mains parcourant avec une lenteur contenue le vélin pelage, le félin des pages. Le livre parfois ronronne, laisse percevoir sa vibration, son bourdon.

J’ai dit maîtresse mais cela ne reflète pas l’état de leur relation. Il n’y a aucun lien constant de subordination entre elle et le livre : si par hasard au détour d’une page il se trouve qu’elle le domine, cela ne dure pas longtemps, la page suivante la renverse totalement, de telle sorte que le livre prend le dessus –elle devient alors à son tour son page – ou en fait son alter ego, sa compagne. Alternativement. Ni maître, ni esclave, chacun étant le discret explorateur du territoire de l’autre.

Elle lit. Ses mains tiennent le livre. Son bras est ouvert. Et ce geste se superpose à mille autres en une inconsciente dissémination. Une maîtresse enlace son chat, une mère berce son nouveau-né, une amante étreint le jour, le ciel surplombe la terre, la vasque abrite secrètement l’eau qui dort, la jarre recèle en son ombre la secrète l’espérance, l’oiseau déploie ses ailes, le livre s’entrouvre sous nos yeux. Son bras est ouvert mais c’est l’arbre dont on fait les livres qui embrasse le monde.

Elle lit. La caresse le livre. Deux noms malicieusement grimés en verbes qui signifient « donner ». Elle caresse le livre de ses yeux mi-clos, de ses mains posées. Il lui livre cette caresse amoureuse qui lui ravit ses mains, ses yeux, ce cou, cette épaule. Fille et livre frémissent dans le vent et vibrent comme des anches. L’oiseau, silencieux, s’enivre de ce chant à l’unisson.

Elle lit. La caresse le livre. Dans ces deux vocables on perçoit le contact sensuel de la peau contre le papier, de l’écorce contre l’épiderme. Cette caresse réciproque est une tendre interrogation sur le mystère de l’autre qui réside en-deçà de la surface soyeuse. Fille et livre désirent avec ardeur le don, le livré, le scellé, mais ils en caressent longuement l’enveloppe, l’opaque emballage, comme s’il fallait repousser toujours à plus tard l’instant de la déchirure, du dévoilement, de l’impudique, comme si un seul geste imprudent pouvait commettre l’irréparable. Pour exemple, la surface lisse et plane de l’eau endormie dans la vasque : l’effleurer ne provoque que de fines ridelles à sa surface, à peine une onde légère qui laisse transparaître ses eaux profondes ; si la main – cette impatiente curieuse – plonge brutalement dans l’eau : la surface se trouble complètement. Le charme est rompu et l’eau s’échappe et avec elle son secret.

Elle lit. La caresse le livre. Le tendre effleurement et la caresse aérienne qui donnent à apercevoir les profondeurs plutôt que la trouée, la déchirure, la pénétration qui annihilent le livre. Le livre n’admet aucun viol d’aucune sorte. Le livre est une invitation au jeu.

– Que vos mots sont empreints d’érotisme !

L’érotisme, ce ne sont pas mes mots qui le mettent à jour, ce sont ceux du tableau et du livre. C’est ces yeux mi-clos, ce cou offert, cette épaule perchoir, ce bras ouvert, c’est cette caresse le livre. C’est ces pieds nus également qui désirent la terre au plus près du sol. C’est parce que la lecture nous oblige à nous débarrasser de nos vêtement les plus lourds, à nous rendre léger comme une plume frôlant la page, à nous maintenir au plus proche du livre, sans jamais cependant en forcer la ligne. L’érotisme c’est cette proximité étrange entre une fille et un livre – un vivant et un vécu – qui créé la caresse, qui créé un souffle, un silence enjôleur, un sentiment d’ivresse, un frisson de liberté, un plaisir doux.

Elle lit. Sa tête inclinée, les yeux mi-clos. Ses mains caressent le livre, le centre de ce monde.

Dans cet espace, ce triangle géométriquement dessiné par les trois points que sont les yeux mi-clos, le livre posé et ouvert et l’épaule qui invite se joue l’acte unique du livre. Un univers resserré, dense à l’extrême, moulé pour cette parfaite intimité : ses lignes ténues ou invisibles tissent la trame dramatique de sa naissance à sa mort. Le lire, lui aussi, naît et meurt. Bien plus souvent que nous-mêmes.

– Vous oubliez le bras ouvert ! votre triangle est ébréché au niveau de l’épaule.

La pliure du bras est uniquement là pour rappeler que si nous écornons le livre pour graver en lui le lieu de notre mémoire, le livre en retour lui aussi altère notre corps. Lorsque nous le quittons, nous lui laissons une part de nous-mêmes : ce bras plié, ouvert écorne le triangle pour rappeler cette absence et cette perte. Quiconque ferme un livre porte la trace indélébile de ses pages écornées.

– Il y a comme une intense intimité dans cette scène : est-ce que ce petit monde est clos ?

On pourrait le penser. Mais c’est une illusion : ce monde se déploie telle une nébuleuse dans l’univers. D’ailleurs on peut suivre du regard le lent mouvement de cette spirale. En partant de ce centre, le livre : les mains qui caressent, le bras ouvert, l’épaule Aréopage, le cou offert, la tête penchée, les yeux mi-clos, les oiseaux agités, la vasque à boire, le chat qu’on caresse, l’arbre qui embrasse, la jarre qui recèle, la branche qui surplombe, l’oiseau qui veille. Le livre n’est pas le centre d’un cercle, mais d’une spirale qui, loin de nous tenir enclos dans la limite de ses frontières, nous pousse à franchir toujours plus loin ces lignes de démarcation. Toujours forclos mais à l’intérieur. Le livre est cet œil du cyclone qui préfigure aussi une tempête à venir.

Elle lit. Sa tête inclinée, les yeux mi-clos. Ses mains caressent le livre, le centre de ce monde en expansion.

– Que ce monde est serein et doux ! il n’y a aucune ombre à ce rêve…

Que l’on ne s’y trompe pas, des ombres sillonnent sans cesse le tableau. Un livre sans ombre est un livre qui n’est pas écrit. L’ombre d’un livre. La page blanche à elle seule ne peut se résoudre à faire livre. L’encre de la seiche puise sa noirceur dans l’ombre des profondeurs abyssales. Quand l’encre est tarie, c’est alors son sang, bien plus noir encore, qui la remplace.

Elle lit. Sa tête inclinée, les yeux mi-clos. Devant elle la caresse, derrière elle la jarre.

– La jarre ? Ah oui je vois ! Elle symbolise ici l’abondance, de richesse, de fertilité, n’est-ce pas ?

Dans la jarre, il est vrai, on trouve la profusion et la fertilité. Le blé y est abondant et chaque grain est le germe d’un autre livre, la promesse d’une autre semaison de pages. La jarre est également le réceptacle de l’effort, du travail besogneux, du labeur satisfait et du repos mérité. Oui ! Mais cette jarre là est d’une toute autre argile et nul ne peut changer son grès. Le livre aussi est profusion, fertilité, travail acharné. Mais le livre aussi est pétri de cette argile là et nul ne peut changer son gré.

Elle lit. Sa tête inclinée, les yeux mi-clos, l’épaule qui invite, le bras ouvert. Ses deux mains tiennent le livre. La caresse le livre. Ses pieds nus. Devant elle, le chat ivre de caresse, devant elle l’eau de la vasque qui dort, la valse des oiseaux. Derrière elle, l’ombre menaçante de l’arbre qui coule sur elle. Derrière elle la jarre béante et sournoise comme un livre ouvert.

Au-dessus un sinistre oiseau semble faire le guet. »