# mise à jour #

Sur son blog, François Ruffin citait l’autre jour Hector Malot, qui a écrit dans la préface de En famille (1893) rien moins que:

« Je ne voudrais pas refaire le tableau du patron qui rentre dans son château en l’opposant à celui de l’ouvrier qui rentre dans son pauvre garni, il se trouve dans ce roman. Car ce riche château dominant le village où grouille une misérable population ouvrière n’a point été inventé de chic, pour des phrases. Il existe, comme il en existe bien d’autres, de même qu’existent des taudis dont un propriétaire ne voudrait pas pour ses bestiaux. Et c’est parce que les choses sont souvent ainsi que je les ai peintes telles que je les ai vues : – le château au milieu de son parc, avec ses fleurs, son ameublement luxueux, ses serres, ses écuries, ses équipages, sa valetaille ; – le village ouvrier avec sa misère et sa saleté, ses cabarets empoisonneurs et sa débauche. »

Et l’écrivain concluait : « Il faut n’avoir jamais passé quelques heures dans un village industriel pour accepter sans révolte la comparaison qui s’établit entre l’existence du patron et celle de l’ouvrier. »

En famille, Hector MalotJe ne soupçonnais pas l’auteur de Sans famille (mes souvenirs sont lointains, il est vrai) de prises de position aussi délicieusement radicales. Intriguée, j’empruntai donc le tome un d’En famille à la bibliothèque (qui a perdu le deuxième), et trouvai la suite sur le Projet Gutenberg, mille grâces lui soit rendues. Hélas, ni le PG ni Folio Junior n’ont jugé bon de reproduire la préface. Il ne leur reste plus qu’à se nourrir des cacahuètes qu’on leur lancera. Pourtant Folio, qui s’adresse de son propre aveu à des enfants « à partir de 10 ans », se fend d’une fort belle quatrième de couverture, étonnante pour une collection jeunesse. Et plutôt que de pondre un médiocre résumé de l’œuvre, je préfère la copier, tiens.

Une jeune femme meurt, abandonnant sur le pavé sauvage de Paris sa petite fille Perrine. La fillette chemine sur des sentiers peuplés de silhouettes hostiles, de vieillards rogues, de mégères criardes: toute une humanité vibrante et dérisoire ruminant l’âcreté de douleurs enfouies; un monde hanté par les masques grimaçants de carnaval humain.

Le portrait d’une petite âme vaillante et délicate.

1980. Ils ne doutaient de rien, les éditeurs jeunesse, à l’époque. Et tant mieux. Mais passons.

Sur le roman lui-même, qui a tout autant de charme pathétique que Sans famille, je ne dirai rien car je suis feignante. Sur le discours par contre, il s’est révélé un peu différent de ce à quoi je m’attendais. Certes, Malot dénonce l’injustice de ce monde ouvrier exploité, tenu sous la coupe d’un patron tout-puissant. Et son discours est complexe, d’une complexité bienvenue en matière de littérature jeunesse – mais que je ne peux m’empêcher de soupçonner, justement, de visées pédagogiques. Ainsi, il souligne le fait qu’un travailleur n’a pas à être reconnaissant envers celui qui l’emploie du simple fait qu’il l’emploie: celui-ci ne lui fait pas la charité: son salaire, c’est son travail qui le lui gagne. Et c’est bien bon à entendre… Mais il a une vision finalement très paternaliste de la justice sociale.

« Et cependant ce serait une leçon, une grande leçon, car voyez-vous, mon enfant, nous ne pouvons demander aux autres de s’associer à nos douleurs, que lorsque nous nous associons nous-mêmes à celles qu’ils éprouvent, ou à leur souffrance ; et on peut le dire, parce que c’est l’expression de la stricte vérité… »

Elle baissa la voix :

« … Ce n’a jamais été le cas de M. Vulfran : homme juste avec les ouvriers, leur accordant ce qu’il leur croit dû, mais c’est tout ; et la seule justice, comme règle de ce monde, ce n’est pas assez : n’être que juste, c’est être injuste. Comme il est regrettable que M. Vulfran n’ait jamais eu l’idée qu’il pouvait être un père pour ses ouvriers ; mais entraîné, absorbé par ses grandes affaires, il n’a appliqué son esprit supérieur qu’aux seules affaires. Quel bien il eût pu faire cependant, non seulement ici même, ce qui serait déjà considérable, mais partout par l’exemple donné. Qu’il en eût été ainsi, et vous pouvez être certaine que nous n’aurions pas vu aujourd’hui… ce que nous voyons. »

Curieuse idée que ce « n’être que juste, c’est être injuste ». Ainsi, ce qui va au-delà de la justice, cela relève de l’affect, des bons sentiments nécessaires à ces transactions sociales˝: qu’est donc la justice, dans ce cas, et qu’englobe-t-elle?

Cet “au-delà˝ de la justice, Malot le met en œuvre sous les brillantes paillettes du happy end: grâce à la bienfaisante influence de sa petite-fille, M. Vulfran construit aux abords des usines, puis dans le parc du château lui-même, crèches, logements salubres, parcs de loisirs… pour la plus grande reconnaissance de ses ouvriers. Eh oui, les siens.

Comme je ne ne tiens qu’un misérable journal de mes lectures, je m’arrêterai là, et ne détaillerai pas toutes les aspérités moralisatrices qui ont entravé une lecture par ailleurs agréable. Car Malot raconte une histoire, et il la raconte bien.

Pas de justice, pas de paix, Editions ReflexCurieusement (ou pas), j’ai lu au même moment un recueil de « nouvelles résolument non policières, mais carrément noires » édité par Reflex sous le beau titre de Pas de justice, pas de paix. Voilà qui promettait de beaux rapprochements…

Premier rendez-vous en noir pour les Éditions « Reflex »… Mais cette rencontre avec des auteurs de polars est tout sauf le fruit du hasard. Eux placent au premier rang de leurs préoccupations: le crime, le désenchantement social, les surgissements d’une violence refoulée. Leurs textes critiques ont avec nos paroles rebelles un point commun simple et essentiel: ne pas supporter le monde tel qu’il est. Voici donc seize nouvelles, qui parlent de la misère sociale, des flics, des injustices, des oppressions ordinaires… mais aussi des grèves, des révoltes solitaires et collectives, de l’espoir. Seize nouvelles pour dire que la littérature noire, même policière ne sera jamais celle de la police.

Cette quatrième de couverture, à mon très grand regret car le plus triste, c’est qu’elle ne ment pas, eh bien c’est le meilleur texte du recueil. Et pourtant, quelle brochette! Battisti, Bentolila, Chevron, Della Rosa, Deleuse, Delteil, Dumal, Filoche, Gladiator Jonquet, Languetif, Martin, Mesplède, Pouy, Quadruppani, Reboux. Je ne connaissais pas tout le beau monde, mais enfin, dans le tas, il y avait quelques auteurs que j’avais déjà eu l’occasion d’apprécier. Rien à faire, je n’ai pas accroché. Oh, Les roubignoles du destin, par exemple, m’a fait rire – mais enfin, la chute ne m’a pas surprise. Et pour le coup, c’est bien une nouvelle à chute. Tout pareil pour Putain de grévistes, qui comme on le sait sont des empêcheurs de travailler en rond, et c’est tant mieux. Au final, les outrances de La chasse au rhinocéros – ou le difficile combat de l’intégration en milieu rural – ont peut-être ma préférence: plus narquois que noir, très bête et très méchant.

Bref, je m’en veux. J’aurais voulu aimer davantage. Aimer tout court, même.

Comme quoi, il est bien difficile d’avoir confiance, qu’il s’agisse de lecture ou de justice…

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