Libidissi, Georg Klein

Libidissi, Georg KleinDans l’inquiétante et tortueuse Libidissi, Spaik traîne son corps fatigué de son appartement dans le quartier des papetiers où il vit avec Lieschen, une gamine orpheline, au hammam où il trouve des boys complaisants et une certaine forme de repos, le long des boulevards aux noms désespérément ironiques (Boulevard de la Liberté-de-la-Presse, de la Liberté-d’Opinion). Il avale au hasard des poignées de pilules multicolores, qu’il achète au distributeur, dans la salle d’attente du docteur – probablement pour combattre la terrible maladie de mau. Et il guette l’arrivée de son remplaçant: celui qui devra l’éliminer avant de prendre sa place. Ce que fait Spaik à Libidissi, ce n’est pas très clair. Le plus probable est que les services secrets de son pays l’y ont envoyé en tant qu’informateur. Ce qui est certain, c’est que tout en continuant à envoyer ses étonnants rapports, Spaik leur a échappé: ses employeurs ignorent où il habite, pas plus qu’ils ne connaissent l’existence du très mystérieux correspondant qui lui envoie des messages par une vieille ligne désaffectée du service des pneumatiques.

En réalité, deux tueurs sont chargés de l’éliminer. Leur route et celle de Spaik ne cessent de se croiser, les rapprochant toujours davantage, dans les méandres dangereux de Libidissi où les fanatiques religieux préparent l’anniversaire de la mort du Grand Gahis.

Ainsi que le suggère le titre, le personnage principal du roman n’est aucun des hommes fantomatiques qui se pourchassent, mais la ville, Libidissi, que l’auteur décrit en images frappantes: les vieilles maisons d’argile bleue, le ghetto interdit aux étrangers, les bateaux sur le fleuve victimes d’attentats, le Naked Truth Club ainsi nommé en référence à un aphorisme du Grand Gahis, les rues sillonnées par les taxis et les scooters. Images uchroniques d’une capitale d’Europe centrale, encore marquée par son passé colonial et par la révolution religieuse des Gahistes. Car à mon sens Libidissi relève finalement au moins autant de la science-fiction, ou du moins de la transfiction, que du polar. Et de ce point de vue, c’est une vraie réussite.

Pour le reste, ai-je aimé? Pas vraiment. Le roman manque d’épaisseur, de personnages – même s’il est vrai que la montée de la tension est très bien construite, avec le nécessaire sens de la fatalité que je demande aux romans noirs. Mais Georg Klein, à jouer de toutes ces images et ces faux-semblants, à laisser planer le doute sur tout (Spaik est-il schyzophrène? pourquoi les tueurs ont-ils été envoyés à Libidissi à un moment aussi explosif? qui est Lieschen?), perd sa lectrice, l’enferme dans un labyrinthe sans sortie – ce qui n’a pas été sans me rappeler certain film de David Lynch. Et il est possible en effet qu’il y ait là un discret hommage, dont le nom d’un des personnages se ferait l’écho. Mais moi, je n’aime pas les œuvres de Lynch.

3 réponses à “Libidissi, Georg Klein

  1. stellasabbat

    Malgré la fin de ton billet, ce que tu en dis donne envie de passer quelques heures à Libidissi.

  2. > Stella

    En effet, ce n’est pas un livre que je regrette d’avoir lu.
    Je le rajoute sur la pile de livres que je dois te prêter.

  3. stellasabbat

    Ce qui m’a la plus frappé à la lecture de Libidissi, c’est l’atmosphère que Georg Klein a réussi à créer. Une atmosphère qui tient, comme tu l’as écrit dans ton billet, à la manière dont il fait vivre Libidissi mais aussi à la manière dont les identités se construisent dans le livre et à la confusion des identités : le fait que Spaik se définisse comme « Moi = Spaik », le nous – tu de ses poursuivants-remplaçants, la présence absence des femmes : Mme Haruri, qui n’existe plus que par l’anecdote que d’autres se remémorent, ce masculin-féminin incarné par Calvin, et surtout Lieschen. D’ailleurs, s’agissant de Lieschen, la piste de la schizophrénie que tu évoques me semble être une (bonne) réponse au mystère Lieschen. Une schizophrénie qui a peut-être à voir avec l’identité allemande. Je suis d’une ignorance totale sur ce que pourrait être l’identité allemande (si tant est qu’il y est une identité allemande) mais en lisant les dernières lignes de Libidissi il m’a semblé que tout ce questionnement sur l’identité qui est – pour moi – le fil conducteur de Libidissi était en fait un questionnement sur qu’est-ce qu’être ou comment être Allemand, avec toute la culpabilité que ça peut impliquer. Je reproduits ici les dernières lignes du livre : « Zinally pose sa trousse par terre. Il bombe le torse et salue son patient, sans un mot, en levant le bras. La simplicité du geste de l’Américain en exil touche Spaik, et avec une ombre de doux humour il dresse à son tour le bras droit aussi haut qu’il le peut. La serviette maculée de sang tombe sur ses genoux, mais il garde sa main levée. C’est ainsi que Spaik répond au salut du vaillant praticien, de l’admirateur du Gahis et sans doute dernier représentant vivant d’un racisme pur et dur. Et il complète son geste en chuchotant une vieille formule de salutation allemande, monosyllabique et archaïsante, qui serait capable plus qu’aucune autre de nous réconcilier avec la vie – s’il était possible de l’arracher à la vilenie de l’Histoire. »
    Quant à la question que tu te poses à la fin de ton billet « ai-je aimé ? », je ferais la même réponse « Pas vraiment ». Mais je ne regrette pas la lecture : j’ai aimé l’atmosphère et tous ces questionnements sur l’identité, ceux créés par la lecture de Libidissi et ceux – plus nombreux encore – qui continuent à résonner une fois le livre fermé. Merci de m’avoir fait découvrir cet auteur et ce livre.

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