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Marmite & Micro-Ondes n°22

5 février 2009 · Laisser un commentaire

Marmite et Micro-Ondes n°22Dans un joli conte émouvant, Ketty Steward remonte aux origines et nous rappelle, à nous humains cruellement égoïstes, pourquoi les oignons nous font pleurer (Légende aux petits oignons). Matthieu Grossi réserve d’horrifiques et peut-être métaphysiques surpises à Totor, son héros à la coule et à tête de concombre (L’oisiveté). Mélanie Kalamarius massacre les tomates mais résoud les problèmes de couple (Si même les tomates meurent). Dans son potager, l’oncle Charles génial et farfelu fabrique des graines avec la même fantaisie et les mêmes effets imprévisibles qu’E-Traym met à écrire des histoires (Le potager de l’oncle Charles). Les frères Cuisson, bien sûr, mettent leur grain de sel dans le civet de connil et dans la littérature – celle qu’ils aiment, qu’ils l’aient lue ou pas. Et c’est Le Nootilus qui se colle cette fois à l’illustration du numéro.

Ces créatures du potager sont un vrai régal. Le numéro 22, fort (longtemps) attendu, de Marmite & Micro-Ondes, le fanzine d’imaginaire culinaire, est marqué par l’horreur mélancolique et la poésie absurde, et prouve que le fanzinat, s’il est affaire d’amateurs, ne manque pas de talents.

Tu peux télécharger gratuitement le numéro complet, jouer sur le site, ou même, si le temps se prête à un grain de folie, t’abonner. Quoiqu’il en soit, je te recommande fortement ces légumes, excellents pour la santé.

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21 janvier 2009 · Laisser un commentaire

La trilogie Loredan, KJ Parker - tome 1, Les couleurs de l'acierLa trilogie Loredan, KJ Parker

tome 1, Les couleurs de l’acier
tome 2, Le ventre de l’arc
tome 3, La forge des épreuves

J’ai supplié, menacé, j’étais prête à pleurer des larmes d’alligator pour me faire prêter ces romans, que l’on m’avait dépeint comme des abîmes de noirceur. Ayant réussi à les extorquer à un maniaque récalcitrant, j’ouvris le premier de ces trois pavetons de fantasy en me réjouissant à l’avance du temps que j’allais y passer. Las! le temps fut fort long, et les évènements bien moins noirs que promis.

La trilogie Loredan, KJ Parker - tome 2, Le ventre de l'arcDans un monde de fantasy moyenâgeuse, régi par le Principe auquel personne ne comprend rien et notamment les philosophes qui l’étudient, la famille Loredan compte beaucoup de génies malfaisants, dont deux frères qui sont, malgré tout, bien intentionnés. Ils s’aiment et se détestent avec une égale vigueur, et sont au cœur d’évènements qui vont bouleverser des milliers de vie, voire des empires tout entiers. Ballottés et pourtant toujours au cœur de l’action, à l’endroit et au moment où tout bascule – à cause d’eux.

Les trois romans sont construits comme de vastes métaphores: des étapes par lesquelles passe un homme pour faire de lui une arme dangereuse (comme les couleurs par lesquelles passe l’acier avec lequel on forge les épées), de ses points de force et de résistance (comme le dos et le ventre de l’arc s’équilibrent), et des tests qui valident la qualité d’un homme (comme ceux qui valident la qualité d’une armure).

La trilogie Loredan, KJ Parker - tome 3, La forge des épreuvesC’est le seul point vraiment remarquable que j’ai trouvé à une série par ailleurs longuette, bavarde et répétitive. Je n’ai d’ailleurs pas très envie de chercher à en dire davantage, d’autant que j’ai lu la trilogie voici plus d’un mois, et que mes souvenirs sont déjà tout confus.

Toutefois, il se pourrait que je n’aie rien compris. Une théorie (exposée par Aphraël, bien plus calée que moi en matière de fantasy) veut que toute la trilogie soit justement une déconstruction des codes de la fantasy: la Citadelle tombe, l’histoire d’amour n’a pas lieu, la magie est contre-productive… Tu peux bien sûr lire les romans pour te faire ta propre idée, si tu as pas mal de temps à y consacrer, bien sûr.

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16 janvier 2009 · Laisser un commentaire

Sur son blog, François Ruffin citait l’autre jour Hector Malot, qui a écrit dans la préface de En famille (1893) rien moins que:

« Je ne voudrais pas refaire le tableau du patron qui rentre dans son château en l’opposant à celui de l’ouvrier qui rentre dans son pauvre garni, il se trouve dans ce roman. Car ce riche château dominant le village où grouille une misérable population ouvrière n’a point été inventé de chic, pour des phrases. Il existe, comme il en existe bien d’autres, de même qu’existent des taudis dont un propriétaire ne voudrait pas pour ses bestiaux. Et c’est parce que les choses sont souvent ainsi que je les ai peintes telles que je les ai vues : – le château au milieu de son parc, avec ses fleurs, son ameublement luxueux, ses serres, ses écuries, ses équipages, sa valetaille ; – le village ouvrier avec sa misère et sa saleté, ses cabarets empoisonneurs et sa débauche. »

Et l’écrivain concluait : « Il faut n’avoir jamais passé quelques heures dans un village industriel pour accepter sans révolte la comparaison qui s’établit entre l’existence du patron et celle de l’ouvrier. »

En famille, Hector MalotJe ne soupçonnais pas l’auteur de Sans famille (mes souvenirs sont lointains, il est vrai) de prises de position aussi délicieusement radicales. Intriguée, j’empruntai donc le tome un d’En famille à la bibliothèque (qui a perdu le deuxième), et trouvai la suite sur le Projet Gutenberg, mille grâces lui soit rendues. Hélas, ni le PG ni Folio Junior n’ont jugé bon de reproduire la préface. Il ne leur reste plus qu’à se nourrir des cacahuètes qu’on leur lancera. Pourtant Folio, qui s’adresse de son propre aveu à des enfants « à partir de 10 ans », se fend d’une fort belle quatrième de couverture, étonnante pour une collection jeunesse. Et plutôt que de pondre un médiocre résumé de l’œuvre, je préfère la copier, tiens.

Une jeune femme meurt, abandonnant sur le pavé sauvage de Paris sa petite fille Perrine. La fillette chemine sur des sentiers peuplés de silhouettes hostiles, de vieillards rogues, de mégères criardes: toute une humanité vibrante et dérisoire ruminant l’âcreté de douleurs enfouies; un monde hanté par les masques grimaçants de carnaval humain.

Le portrait d’une petite âme vaillante et délicate.

1980. Ils ne doutaient de rien, les éditeurs jeunesse, à l’époque. Et tant mieux. Mais passons.

Sur le roman lui-même, qui a tout autant de charme pathétique que Sans famille, je ne dirai rien car je suis feignante. Sur le discours par contre, il s’est révélé un peu différent de ce à quoi je m’attendais. Certes, Malot dénonce l’injustice de ce monde ouvrier exploité, tenu sous la coupe d’un patron tout-puissant. Et son discours est complexe, d’une complexité bienvenue en matière de littérature jeunesse – mais que je ne peux m’empêcher de soupçonner, justement, de visées pédagogiques. Ainsi, il souligne le fait qu’un travailleur n’a pas à être reconnaissant envers celui qui l’emploie du simple fait qu’il l’emploie: celui-ci ne lui fait pas la charité: son salaire, c’est son travail qui le lui gagne. Et c’est bien bon à entendre… Mais il a une vision finalement très paternaliste de la justice sociale.

« Et cependant ce serait une leçon, une grande leçon, car voyez-vous, mon enfant, nous ne pouvons demander aux autres de s’associer à nos douleurs, que lorsque nous nous associons nous-mêmes à celles qu’ils éprouvent, ou à leur souffrance ; et on peut le dire, parce que c’est l’expression de la stricte vérité… »

Elle baissa la voix :

« … Ce n’a jamais été le cas de M. Vulfran : homme juste avec les ouvriers, leur accordant ce qu’il leur croit dû, mais c’est tout ; et la seule justice, comme règle de ce monde, ce n’est pas assez : n’être que juste, c’est être injuste. Comme il est regrettable que M. Vulfran n’ait jamais eu l’idée qu’il pouvait être un père pour ses ouvriers ; mais entraîné, absorbé par ses grandes affaires, il n’a appliqué son esprit supérieur qu’aux seules affaires. Quel bien il eût pu faire cependant, non seulement ici même, ce qui serait déjà considérable, mais partout par l’exemple donné. Qu’il en eût été ainsi, et vous pouvez être certaine que nous n’aurions pas vu aujourd’hui… ce que nous voyons. »

Curieuse idée que ce « n’être que juste, c’est être injuste ». Ainsi, ce qui va au-delà de la justice, cela relève de l’affect, des bons sentiments nécessaires à ces transactions sociales˝: qu’est donc la justice, dans ce cas, et qu’englobe-t-elle?

Cet “au-delà˝ de la justice, Malot le met en œuvre sous les brillantes paillettes du happy end: grâce à la bienfaisante influence de sa petite-fille, M. Vulfran construit aux abords des usines, puis dans le parc du château lui-même, crèches, logements salubres, parcs de loisirs… pour la plus grande reconnaissance de ses ouvriers. Eh oui, les siens.

Comme je ne ne tiens qu’un misérable journal de mes lectures, je m’arrêterai là, et ne détaillerai pas toutes les aspérités moralisatrices qui ont entravé une lecture par ailleurs agréable. Car Malot raconte une histoire, et il la raconte bien.

Pas de justice, pas de paix, Editions ReflexCurieusement (ou pas), j’ai lu au même moment un recueil de « nouvelles résolument non policières, mais carrément noires » édité par Reflex sous le beau titre de Pas de justice, pas de paix. Voilà qui promettait de beaux rapprochements…

Premier rendez-vous en noir pour les Éditions « Reflex »… Mais cette rencontre avec des auteurs de polars est tout sauf le fruit du hasard. Eux placent au premier rang de leurs préoccupations: le crime, le désenchantement social, les surgissements d’une violence refoulée. Leurs textes critiques ont avec nos paroles rebelles un point commun simple et essentiel: ne pas supporter le monde tel qu’il est. Voici donc seize nouvelles, qui parlent de la misère sociale, des flics, des injustices, des oppressions ordinaires… mais aussi des grèves, des révoltes solitaires et collectives, de l’espoir. Seize nouvelles pour dire que la littérature noire, même policière ne sera jamais celle de la police.

Cette quatrième de couverture, à mon très grand regret car le plus triste, c’est qu’elle ne ment pas, eh bien c’est le meilleur texte du recueil. Et pourtant, quelle brochette! Battisti, Bentolila, Chevron, Della Rosa, Deleuse, Delteil, Dumal, Filoche, Gladiator Jonquet, Languetif, Martin, Mesplède, Pouy, Quadruppani, Reboux. Je ne connaissais pas tout le beau monde, mais enfin, dans le tas, il y avait quelques auteurs que j’avais déjà eu l’occasion d’apprécier. Rien à faire, je n’ai pas accroché. Oh, Les roubignoles du destin, par exemple, m’a fait rire – mais enfin, la chute ne m’a pas surprise. Et pour le coup, c’est bien une nouvelle à chute. Tout pareil pour Putain de grévistes, qui comme on le sait sont des empêcheurs de travailler en rond, et c’est tant mieux. Au final, les outrances de La chasse au rhinocéros – ou le difficile combat de l’intégration en milieu rural – ont peut-être ma préférence: plus narquois que noir, très bête et très méchant.

Bref, je m’en veux. J’aurais voulu aimer davantage. Aimer tout court, même.

Comme quoi, il est bien difficile d’avoir confiance, qu’il s’agisse de lecture ou de justice…

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Libidissi, Georg Klein

13 janvier 2009 · 3 commentaires

Libidissi, Georg KleinDans l’inquiétante et tortueuse Libidissi, Spaik traîne son corps fatigué de son appartement dans le quartier des papetiers où il vit avec Lieschen, une gamine orpheline, au hammam où il trouve des boys complaisants et une certaine forme de repos, le long des boulevards aux noms désespérément ironiques (Boulevard de la Liberté-de-la-Presse, de la Liberté-d’Opinion). Il avale au hasard des poignées de pilules multicolores, qu’il achète au distributeur, dans la salle d’attente du docteur – probablement pour combattre la terrible maladie de mau. Et il guette l’arrivée de son remplaçant: celui qui devra l’éliminer avant de prendre sa place. Ce que fait Spaik à Libidissi, ce n’est pas très clair. Le plus probable est que les services secrets de son pays l’y ont envoyé en tant qu’informateur. Ce qui est certain, c’est que tout en continuant à envoyer ses étonnants rapports, Spaik leur a échappé: ses employeurs ignorent où il habite, pas plus qu’ils ne connaissent l’existence du très mystérieux correspondant qui lui envoie des messages par une vieille ligne désaffectée du service des pneumatiques.

En réalité, deux tueurs sont chargés de l’éliminer. Leur route et celle de Spaik ne cessent de se croiser, les rapprochant toujours davantage, dans les méandres dangereux de Libidissi où les fanatiques religieux préparent l’anniversaire de la mort du Grand Gahis.

Ainsi que le suggère le titre, le personnage principal du roman n’est aucun des hommes fantomatiques qui se pourchassent, mais la ville, Libidissi, que l’auteur décrit en images frappantes: les vieilles maisons d’argile bleue, le ghetto interdit aux étrangers, les bateaux sur le fleuve victimes d’attentats, le Naked Truth Club ainsi nommé en référence à un aphorisme du Grand Gahis, les rues sillonnées par les taxis et les scooters. Images uchroniques d’une capitale d’Europe centrale, encore marquée par son passé colonial et par la révolution religieuse des Gahistes. Car à mon sens Libidissi relève finalement au moins autant de la science-fiction, ou du moins de la transfiction, que du polar. Et de ce point de vue, c’est une vraie réussite.

Pour le reste, ai-je aimé? Pas vraiment. Le roman manque d’épaisseur, de personnages – même s’il est vrai que la montée de la tension est très bien construite, avec le nécessaire sens de la fatalité que je demande aux romans noirs. Mais Georg Klein, à jouer de toutes ces images et ces faux-semblants, à laisser planer le doute sur tout (Spaik est-il schyzophrène? pourquoi les tueurs ont-ils été envoyés à Libidissi à un moment aussi explosif? qui est Lieschen?), perd sa lectrice, l’enferme dans un labyrinthe sans sortie – ce qui n’a pas été sans me rappeler certain film de David Lynch. Et il est possible en effet qu’il y ait là un discret hommage, dont le nom d’un des personnages se ferait l’écho. Mais moi, je n’aime pas les œuvres de Lynch.

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Choc des civilisations pour un ascenseur Piazza Vittorio, Amara Lakhous

10 janvier 2009 · 2 commentaires

Choc des civilisations pour un ascenseur Piazza Vittorio, Amara LakhousCe n’est pas un hasard si “Il Gladiatore” est assassiné dans l’ascenseur: c’est le carrefour des tensions qui dressent les uns contre les autres les habitants d’un immeuble, piazza Vittorio, à Rome. Tous sont étrangers, qu’ils viennent d’Iran ou du Pérou, de Naples ou de Milan. Et ils se côtoient dans une parfaite incompréhension, se soupçonnent des pires horreurs, restent murés dans leurs dialogues de sourds. Le seul qui fasse le lien entre eux, Amedeo, a disparu le jour même de l’assassinat. Mais les témoignages sont unanimes: ce ne peut être Amedeo, justement Amedeo. D’une “vérité” à l’autre s’esquisse le portrait d’un homme étonnant, d’un étranger fondu dans la ville et dans la langue (ce pays que l’on habite), un être humain rare et merveilleux.

Personne n’a la part belle dans cette galerie de portraits: car en faisant le portrait d’Amedeo, chacun se révèle, dévoile sa petitesse et son chagrin,  son égoïsme et sa tragédie personnelle. Les habitants de cet immeuble ne cohabitent pas, ils se heurtent sans cesse, principalement parce qu’ils n’ont aucune idée de qui sont leurs voisins, ne s’y intéressant pas le moins du monde, préférant le confort très relatif de leurs préjugés. Incompréhensions qui touchent aussi, de manière détournée, la lectrice peu au point en matière d’histoire et d’actualité italiennes: il m’a bien fallu accepter de ne pas tout comprendre, de rester sur ma réserve culturelle – étrangère.

Curieusement, l’enquête ne cherche pas à connaître l’assassin – puisque malgré l’incrédulité générale, il semble que ce ne puisse être qu’Amedeo – mais à savoir qui est réellement Amedeo: un étranger ou un vrai fils de la Louve? un homme bon et honnête ou un assassin qui cache bien son jeu?

Voici un court roman polyphonique très surprenant, peut-être un peu excessif, mais certainement pas caricatural. Et la voix en contrepoint d’Amedeo, qui témoigne lui aussi après chaque “vérité”, pour donner son point de vue sur les évènements, modifie et équilibre chacune avec humour. Au final, un roman qui donne de belles et généreuses idées, et envie d’aller vers les autres, sans tomber dans le piège des bonnes intentions: quelques passages (l’homme qui se coud la bouche, par exemple) sont bien trop noirs pour cela.

Prix littéraire des lycéens et apprentis de la région PACA 2009

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7 janvier 2009 · Un commentaire

La Desdichada, Carlos FuentesCette année, lors de la soirée-lecture de décembre,  j’héritai du cadeau d’Edena. Ainsi, 2008 fut l’année pendant laquelle je découvris Carlos Fuentes. Merci à elle.

La Desdichada est une nouvelle qui a bien des choses pour elle. Le fait d’être offerte par Edena, bien sûr. Car c’est une lectrice de goût. Sa sublissime illustration de couverture, ensuite. Et enfin, le fait qu’à peine le livre ouvert, il est quasiment impossible de le refermer, tant sa lecture est un voyage de beauté en beauté.

Je connaissais (un peu) le Mexico de Taïbo II. Je découvris celui, plus secret, de Tonio et Bernardo, étudiants miséreux, apprentis écrivains,  dont l’horizon et les espoirs sexuels se bornent aux cabarets des bas-fonds où l’on danse le danzon, cette cérémonie de la lenteur qui s’exécute sur la surface d’un timbre-poste. Et puis, en cette glorieuse année 1936, ils achètent  un mannequin de bois au regard triste et lointain, admiré dans une vitrine. La Desdichada, muse et maîtresse à la fois,  les inspire et les sépare, mieux qu’une femme de chair. Et elle pose son empreinte sur eux, comme une malédiction peut-être, au moment où ils entrent dans l’âge adulte, alors qu’il leur reste un carré de peau tendre.

Dans cette courte nouvelle, écrite au mot près, Fuentes condense toute la force et la matière d’un roman d’apprentissage. Vraiment une très très grande nouvelle.

Le Siège de l'Aigle, Carlos FuentesÉvidemment, j’espérais bien trouver le recueil Constancia et autres histoires pour vierges dont la nouvelle est tirée quand, quelques jours plus tard, j’allai à la librairie. Il n’y était pas, et je  me rabattis sur Le Siège de l’Aigle, dont le sujet m’intéressait moyennement, mais enfin, on me promettait un authentique roman épistolaire (sait-on jamais, il y a peut-être des imitations?), et depuis quelques jours, j’avais allumé une bougie devant la photo de Fuentes, sur mon autel personnel, alors j’aurais probablement transigé même pour un faux roman tout court, quoi que cela puisse être.

Après lecture, j’arrivai à la conclusion qu’un authentique roman épistolaire est certes composé uniquement de lettres croisées, mais qu’il n’obéit pas pour autant aux règles du roman épistolaire tout court, qui veulent que ces lettres aient une raison d’être, et surtout qu’elles ne retranscrivent pas pendant sur des pages entières des conversations que les correspondants connaissent d’autant mieux qu’ils les ont eues la veille.  Au départ pourtant, le contexte s’y prêtait. En effet, en 2020, le président du Mexique ayant fait la mauvaise tête avec les États-Unis, ceux-ci ont privé le pays de tout système de télécommunication. Dans son entourage, les requins qui tournent en rond dans le bocal tout en manœuvrant en vue de sa succession ô combien convoitée sont donc bien obligés de revenir au papier. Compromettant, certes, mais inévitable.

Le roman est donc l’histoire des luttes impitoyables que se livrent les candidats au Siège de l’Aigle. Passions, manipulations, trahisons… la partie est aussi complexe qu’un tournoi d’échec, et reprend à peu près les mêmes figures: le roi, la dame, le fou, la cavalier, la tour… et les pions. Car tout comme aux échecs, celui qui gagne est celui qui prévoit ses coups longtemps à l’avance. Voire celui qui a commencé à jouer avant le début de la partie. Il faut reconnaître que, malgré quelques retournements de situation un peu trop tonitruants pour être parfaitement crédibles, cette machination-là est une belle mécanique.

Je n’ai guère été touchée, toutefois. Si les magouilles et truanderies politiques sont universelles, je suppose qu’il faut une certaine culture mexicaine pour vraiment apprécier tout ce que livre l’auteur. Et quand bien même.

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Figurec, Christian de Metter

4 janvier 2009 · 4 commentaires

Figurec, Christian de Metter

Tu es seul? Pas d’amis? Pas d’amour à présenter à la famille? Personne pour suivre ton enterrement?

Ou bien alors le problème est plus économique? Ta terrasse de café est désertée, ton restaurant vide, personne ne vient voir ton film ou le vernissage de ton expo?

Figurec est fait pour toi.

Figurec, c’est des dizaines de milliers d’employés à travers le monde. Des figurants dans tous les domaines. La société secrète la plus puissante du monde. Tu veux deux trois figurants pour un mariage, un enterrement, une équipe de foot? Suffit de payer. Figurec, mon gars, la seule agence de figuration du monde.

Et puis il y a les “actifs”, aussi. Ceux qui ont du texte et de l’impro. Vraiment, on s’y tromperait. Tu en tromperais les autres, ils te tromperaient. Comment savoir?

Pourquoi les choses seraient-elles réelles? Il suffit de payer pour qu’elles soient idéales.

Vertiges de la paranoïa, impuissance à démêler le réel de la figuration, l’amour du service tarifé: soit tu es atteint du syndrome Figurec, soit tout n’est que mise en scène. Dans un cas comme dans l’autre, c’est rude à avaler.

Voici donc une excellente bédé, sur une idée assez dickienne, finalement, qui donne envie de découvrir le roman de Fabrice Caro dont elle est tirée. Crayon, aquarelle et feutre, rehaussés de quelques aplats de gouache, il me semble: ça change de la colorisation toshopée – en mieux. Tout juste si de Metter s’autorise quelques enjolivures, quelques fumées de cigarettes, par ordinateur. Chouette. Et l’agencement des vignettes, notamment sur les premières planches, est trèèès bien fichu: de Metter juxtapose plusieurs situations (présent/passé, in situ/réflexion) qui se croisent et se recoupent, dynamisent l’action, aussi, qui ne s’enlise pas dans de pénibles apartés.

Vraiment, une réussite, qui mérite bien une relecture attentive, passées les délicieuses (quoique très noires) surprises de la découverte.

Prix littéraire des lycéens et apprentis de la région PACA 2009

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Du nombre des années et de la qualité des pois chiches

24 décembre 2008 · 2 commentaires

Putain d'usine, Efix & LevarayPendant des années, un homme va à l’usine. A contre-coeur: qui irait volontiers? L’ennui ne sauve pas du danger, les collègues n’évitent pas la solitude, le salaire qu’il faut bien ramener ne paye pas pour les années perdues. Dans son roman, adapté au théâtre, à la radio, ici en bédé, Levaray parle de son travail, de sa souffrance de travailleur, mais si moi, lectrice, je me suis pris cette lecture comme un coup de poing dans le ventre, c’est parce qu’au-delà de son expérience individuelle, il interroge le sens et la place du travail dans notre société, avec une acuité qui renvoie très intimement à mes propres interrogations sur la nécessité sociale du travail, le sens politique du salariat, et le gâchis immonde de nos possibles.

Et tout ça, je sais que je le retrouverai dans son livre, que je vais lire bientôt, dès que possible. Mais si je t’enjoins avec douceur mais néanmoins fermeté de lire cette adaptation bédé, c’est parce qu’Efix a fait un travail, un vrai travail qui n’a rien à voir avec le fait de gagner sa croûte, un travail donc fabuleux, incroyable, splendide et parfait. Rien de moins. Noir et blanc. Détails maniaques et portraits bourrus. Intérieur et extérieur. Joie et drame. Il s’est approprié cet univers-là tout entier, et son dessin  réfléchi décortique et éclaire cette Putain d’usine.

Trois ombres, Cyril PedrosaAilleurs, dans un pays idyllique, jamais nommé, Joachim grandit dans la joie entre ses merveilleux parents. Un jour trois ombres apparaissent sur la colline, insaisissables et menaçantes. Elles se rapprochent inexorablement, jusqu’au moment où le seul moyen de leur échapper est de prendre la fuite. Commence alors, pour le petit garçon et son père qui ne se résigne pas à le leur abandonner, un très long voyage, une fuite en avant pour essayer d’échapper à la fatalité.

Trois ombres, conte métaphorique sur la mort, est une œuvre vibrante de vie et d’amour. Et son auteur, Cyril Pedrosa, est lui aussi quelqu’un qui a tout compris au dessin. Dans un style totalement différent, rond et spontané. Traits serpentins et hachures faussement désinvoltes courent au long des pages, enveloppent les personnages,  épurent ou au contraire complexifient les planches pour en affirmer l’ambiance. Je connaissais déjà le talent de Pedrosa, découvert avec la tétralogie Ring Circus qu’il a dessinée sur un scénario de Chauvel, et j’ai passé de nombreuses relectures à m’extasier sur ses dessins, mais ils sont un peu éclipsés par la mise en couleurs (très belle, avec une palette réellement travaillée), et par l’abondance des vignettes, qui fragmente  énormément les planches. Ici, le format 16×22 et le nombre de pages non conventionnel (à mort les 48 p. et les conventions) modifient totalement la mise en page: paradoxalement, Pedrosa s’étale davantage dans cet espace plus petit, en utilise mieux les possibilités. Et le choix du noir et blanc est d’une évidence aveuglante, qui colle idéalement à cette histoire toute en lumière et… en ombres. Bref, une vraie redécouverte.

Ces deux bandes dessinées ont peu en commun, mis à part le choix si expressif du noir & blanc, et leur excellence. Ainsi que le fait de se trouver toutes les deux dans la sélection du prix littéraire 2009 des lycéens et apprentis de la région PACA. Ce n’est pas un prix très connu, mais il a des ambitions plus que louables. Surtout, cette sélection, à laquelle je vais continuer à m’intéresser au vu des titres déjà découverts, a bousculé quelques idées reçues pas très positives que je pouvais avoir sur l’EducNat ou une initiative-culturelle-chapeautée-par-la-Région: certains livres sont des bombes capables de pulvériser nos fictions sociales, et mettre entre les mains des moins de vingt ans une arme aussi puissante que Putain d’usine c’est, réellement, ne pas les prendre pour des pois chiches.

Prix littéraires des lycéens et apprentis de la région PACA 2008

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ENtreFER, Iain Banks

22 décembre 2008 · 2 commentaires

ENtreFER, Iain BanksJe suis tombée amoureuse. Il ne faut pas t’inquiéter, cela m’arrive souvent, facilement deux fois par mois. Oui mais cette fois, c’est sérieux. Et puis sérieux ou pas, ce n’est pas bien grave. Je suis une fille qui abrite des tas d’amour dans ses bibliothèques.
Notre première rencontre, avec L’homme des jeux, ne m’avait pas bouleversée. Oui, parfois ça prend du temps. Pour tout dire, aux premières pages d’ENtreFER, il ne me rappelait personne de connu, il me fallait faire un effort pour me souvenir que nous nous connaissions déjà. Je le redécouvrais, aussi brillant et fascinant qu’il m’avait semblé terne et confus la première fois.
Je t’en parle un peu? Après tout, je suis une fille partageuse…

Un homme rêve, et quand il n’y parvient pas, ou ne s’en souvient pas, il invente. Il invente pour avoir quelque chose à raconter au docteur Joyce, son onirologue. Celui-ci est persuadé que ses rêves sont la clé qui lui permettra de retrouver la mémoire. Car cet homme, Orr, a été repêché il y a quelques mois au pied du pont qui enjambe le fleuve. Un fleuve si immense que l’on ne voit pas ses rives, qu’elles semblent impossibles à atteindre. A l’hôpital, on l’a remis sur pieds, puis on lui a attribué un joli appartement dans les entretoises du pont, une allocation qui lui permet de ne pas travailler, et on l’a laissé reprendre sa vie – ou du moins, une vie. Or le pont est un monde en soi, un monde immense et apparemment sans limites. De notoriété générale, il relie la Ville et le Royaume, mais personne n’y est jamais allé, c’est trop loin, trop vaste, sans intérêt. Orr y est un étranger, il doit tout réapprendre, et il s’interroge en boucle sur la signification de ce pont, dont personne à part lui ne semble concevoir l’étrangeté, dont la démesure n’est jamais questionnée.

Et c’est normal, car ce pont, ce monde, et tous ses habitants, est lui aussi un rêve, une construction métaphorique faite par un homme dans le coma, dont Orr est la projection.

De l’histoire, je n’en dis pas plus: je te laisse découvrir par toi-même les différents et savoureux avatars de cet homme qui rêve, la femme aux bas résille qui marche à l’intérieur et à l’extérieur de ces rêves emboîtés comme des poupées russes, le sens des messages de fumée laissés par les avions, et la visite de ce pont incroyable.

Dans la version originale, le roman était sobrement intitulé The Bridge. Le pont, le lien, soit le territoire tangible, matériel, du coma. Celui qui se dresse entre la vie et la mort, également inaccessibles. Entre conscience et inconscience, entre passé et présent… on pourrait multiplier les symboliques à l’infini. Il a bien évidemment fallu que les Français fassent des finesses de traduction, avec un titre suggérant que l’enfer était entrecroisé dans les motifs métalliques. Ce qui n’est pas le cas. Le pont est une métaphore de la mémoire, d’une vie complexe et parfois profondément malheureuse, mais certainement pas infernale.  Et le pont n’est pas l’enfer: ce n’est qu’un calque absurde de notre monde. Et nous ne vivons pas en enfer, n’est-ce pas? Dans une société ultra hiérarchisée, d’accord. Dure à ceux d’en bas, c’est vrai. Profondément inégalitaire, je te l’accorde. Volontiers exploiteuse, tu as raison. Nous ne prétendons pourtant pas vivre en enfer, si?

Bref, tout cela fait-il un roman de science-fiction? Non nous dit Banks, qui a signé sans le “M” qui marque ses romans de pure SF. Et en effet, malgré tous les éléments rattachés plus ou moins clairement aux littératures de l’imaginaire, il s’agit avant tout d’un roman métaphorique. Auquel tu peux reprocher, justement, ce filtre un peu trop freudien – mais tu ne le feras pas, car Banks écrit si merveilleusement bien, il jongle et passe avec tant d’aisance d’un registre à l’autre que je te défie bien de ne pas te prosterner, dégoûtant d’admiration, devant sa merveilleuse prose. De ne pas te vautrer, toi qui prétend vouloir écrire, dans la plus vile jalousie. De ne pas tomber amoureux (mais sans te faire mal).

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Femmes blafardes, Pierre Siniac

5 novembre 2008 · 8 commentaires

Un ex-flic devenu privé se retrouve coincé quelques jours en province – foutue bagnole. En ville, il n’y a pas grand chose, tu as vite fait le tour. La grosse journée, c’est le jeudi: le propriétaire de l’un des deux “grands” magasins de la ville refait la vitrine; le centre culturel organise la soirée culturelle hebdomadaire; la plus belle femme de la province reçoit le veinard de la semaine au bordel; c’est le jour où se prépare l’édition de la gazette hebdo du coin, qui sort le lendemain; le meilleur restaurant de la ville prépare son fameux lapin chasseur… Et depuis quelques temps, c’est le soir où une jeune femme est assassinée, par un tueur en série qui signe ses crimes d’un éventail.

Au bout du troisième crime, un corbeau commence à envoyer des lettres: d’après lui, il suffirait de ne pas mettre de lapin chasseur au menu du restaurant Les 3 couteaux pour qu’il n’y ait pas de crimes. Ah bon? Mais… quel est le rapport?

Pierre Siniac est un horloger, à l’écriture incroyablement vive, prenante, rythmée. Et sous la verve des mots, il monte et démonte une mécanique parfaite, lourde de sens et à hurler de rire. Femmes blafardes n’est ni un roman noir, ni un roman policier. D’accord il y a des crimes. D’accord tout le monde ou presque cherche l’assassin. Mais sous ses airs d’écrire un whodunnit, l’auteur se moque royalement de l’assassin ou de ses motivations. Ce qui l’intéresse, c’est le fonctionnement d’une petite ville de province, ce microcosme si infime que les moindres actes y prennent une proportion démesurée, ce monde circonscrit dans un espace si étroit que tout déplacement a des répercussions sur tout le reste, ces hommes si confits dans leurs habitudes que le moindre changement est bouleversement et met en péril le délicat équilibre de l’ensemble. Notables locaux, mendiants, aristocratiques diseuses de bonne aventure, concierges, agents d’assurance, serveuses accortes, prostituées syndiquées… Siniac place ses pions, leur fait suivre des itinéraires compliqués, et applique la théorie du battement d’aile du papillon au roman policier avec tant d’humour et de férocité que c’est un régal de se laisser prendre au jeu.

Et ce qui ressort de tout ça, finalement ? Eh bien, le portrait peu flatteur des personnalités médiocres qui font la pluie et le beau temps en ville. Car “crime = ordre”, et “pas de crime = désordre”. Et donc les tenants de l’ordre, ceux qui l’instaurent pour pouvoir asseoir leur dérisoire pouvoir, seraient les tenants du crime? Sous la démesure loufoque du roman, Siniac balance joyeusement son vitriol, et arrive plus ou moins aux mêmes conclusions que les auteurs de Miss Pas Touche – en un peu plus politique, et beaucoup plus drôle. Cette semaine, les hasards de mes lectures font d’heureux rapprochements.

Un extrait? Un extrait.

— D’abord, je n’ai pas à obéir à un assassin. “Pas de lapin chasseur au menu et il n’y aura pas de crime.” Qu’est-ce que ça veut dire, à la fin? Ça veut dire que si je fais du lapin chasseur et qu’il y a un crime, on me fera porter le chapeau! Merci bien! J’entends déjà les ragots des envieux, de tous ces salauds qui ne savent pas manger: “Cantoiseau a fait du lapin chasseur et il y a eu un crime! Ce type-là fait de la lèche à l’Eventeur. D’une certaine façon, c’est un criminel. Il s’arrange pour tuer avec ses casseroles.” Et patati et patata. “Et où étiez-vous en 14-18, et en août 44, où vous cachiez-vous? Et en mai 68, on ne vous a pas vu”, et pis merde!

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